Actualité

Pour un communisme fédérateur et stratégique

Les entretiens d’Alternative Communiste

Isabelle Garo est philosophe, enseignante à Paris, auteur de nombreux ouvrages portant essentiellement sur Marx. Elle participe à la Revue Contretemps et à l’Institut La Boétie.

Transcription de la conférence

J’ai pris comme entrée dans ce thème la question de l’éparpillement des luttes, qui n’est pas récente, qu’on peut constater aujourd’hui. Et puis je vais essayer de développer la manière dont une analyse marxiste peut nous aider à mieux comprendre cette situation, et puis aussi peut nous aider à l’aborder sur le plan stratégique — non pas à la résoudre, parce que c’est un problème militant et ce n’est pas un problème théorique — mais il me semble que la théorie aussi a son rôle à jouer aujourd’hui.

Mon propos est en trois parties, assez classiquement, avec une petite introduction. Ensuite, je passerai par deux points qui, chez Marx, me paraissent d’une grande actualité, une approche qui me semble rester encore vraiment pertinente pour nous aujourd’hui. Et puis je terminerai spécifiquement sur les questions stratégiques pour aujourd’hui

En guise d’introduction, je crois qu’on peut dire qu’on est tous confrontés depuis longtemps à ce fameux éparpillement des luttes, à la difficulté à rassembler, à faire converger — c’est le terme canonique maintenant depuis pas mal d’années. Et on le voit, là, dans la période, dans la séquence électorale dans laquelle on est : à même simplement construire quelque chose comme un front commun contre l’extrême droite. Le tableau, à l’échelle du monde, est encore pire, et on le sait très bien ici, je pense.

Mais pour le dire en deux mots, je crois qu’on peut, sans trop de risque de se tromper, dire que le capitalisme aujourd’hui nous embarque dans une trajectoire qui est réellement mortifère, qui va droit dans le mur et qui accélère toujours plus.

Donc face à l’ampleur des dégâts présents et des dégâts à venir, je crois que les solutions locales, aussi pertinentes et aussi sympathiques soient-elles, ne suffisent absolument pas. Il y a vraiment urgence. Il y a une urgence environnementale — c’est un des aspects d’urgence aujourd’hui — mais il y a une urgence humaine aussi, et les deux sont vraiment indissociables.

De ce point de vue-là, je crois qu’on peut le dire, là aussi, de manière un petit peu carrée : le communisme n’est pas à l’ordre du jour. Voilà, ce n’est pas un scoop. On n’en est pas là.

En revanche, je crois qu’on peut dire que si on entend par communisme une perspective d’abolition du capitalisme, en tout cas d’entamer quelque chose comme une trajectoire qui serait cela, alors, en revanche, c’est absolument à l’ordre du jour.

Et ce grand écart, cette contradiction entre ces deux choses — c’est-à-dire à la fois le communisme comme projet de société, l’idée qu’on va pouvoir le construire assez rapidement ou assez prochainement, et puis l’idée du communisme comme bataille — l’écart entre les deux, c’est le lieu de la pensée stratégique. Je crois que c’est le lieu de son retour aujourd’hui, dans une situation pour nous qui est extrêmement difficile. « Nous », c’est la gauche de transformation sociale, disons, dans une situation qui est extrêmement difficile et extrêmement dangereuse.

Alors, quelles sont les conditions de ce retour d’une réflexion stratégique ? Je crois que ce retour, c’est surtout un défi. Quand on est militant politique, on se confronte à ça un petit peu tout le temps. On est dans un contexte qui est celui d’une hégémonie néolibérale persistante, fragile, en crise, mais persistante, sans adversaire à sa hauteur, avec des luttes sociales qui sont vigoureuses mais qui sont éparses, qui sont globalement, en tout cas en France, relativement faibles par rapport à d’autres périodes.

On est dans une situation aussi où se multiplient les alternatives qui sont élaborées sur un plan théorique, mais qui sont déconnectées de leurs conditions de réalisation. Et ça, je crois que c’est vraiment un des grands problèmes d’une politique de gauche de transformation, de gauche radicale aujourd’hui.

Je crois qu’il s’agit de réussir tous, collectivement bien sûr, à réinventer les voies et les moyens d’une rupture effective avec l’organisation capitaliste du monde.

Pourtant, le capitalisme, de son côté, présente une cohérence, une cohérence redoutable, presque visible aujourd’hui, qui combine toutes les dominations et qui combine toutes les destructions de la nature et de l’humanité. D’une part, on peut dire que cette cohérence s’accompagne d’une mise en concurrence généralisée : des salariés contre les précaires, des citoyens contre les sans-papiers, des hommes contre les femmes, des Blancs contre les non-Blancs, etc. C’est une stratégie qui est ancienne, mais que le libéralisme, ou néolibéralisme, pousse à son comble en détruisant maintenant les liens sociaux de façon très profonde, et en sapant même la dimension partiellement démocratique de sa domination sur les dernières décennies — en tout cas en ce qui concerne la France et l’Europe. D’autre part, on peut ajouter aussi que son emprise globale va de pair avec une crise qui est sans précédent. Donc une crise d’accumulation, si on utilise les concepts marxistes, là aussi bien utiles pour diagnostiquer : une crise d’accumulation — je vais y revenir dans un instant — qui met en danger la reproduction du capitalisme lui-même. Et cela explique aussi sa férocité : c’est qu’il est lui-même en situation de crise, et de crise extrêmement profonde, et cela met en danger à la fois sa reproduction comme mode de production, et la reproduction de la nature, et la reproduction de l’humanité.

Le mot de reproduction, aujourd’hui, est particulièrement central, parce qu’il permet de désigner ces trois processus qui sont interreliés : reproduction du mode de production capitaliste, reproduction de l’humanité et reproduction de la nature. Je vais y venir, ce sera le centre, en fait, de mon propos.

Les enjeux aujourd’hui concernent vraiment, de façon montante, cette question de la reproduction, et la façon dont on peut articuler — c’est une des choses que le marxisme nous aide à faire, nous permet de faire particulièrement bien — articuler les questions de la production classique, du salariat et de la production, et ces questions de reproduction qui sont montantes aujourd’hui.

Donc, à la fois aborder cette question de l’organisation globale de ce mode de production, et puis surtout — et là aussi je vais y insister beaucoup — la dimension contradictoire de la vie sociale sous hégémonie capitaliste, contradictoire puisque ce capitalisme est travaillé, pénétré de contradictions qui sont autant de lieux d’intervention politique potentielle.

On peut dire ça autrement : les enjeux concernent aujourd’hui, à un point probablement sans précédent, nos vies, et même la vie en général. Et cette urgence ne rend pas les choses, en réalité, plus simples ou plus lisibles pour notre camp social et politique. Mais ça exige de développer, là aussi je crois vraiment sans précédent, développer ensemble la compréhension du moment historique et de nos combats. D’arriver à articuler ces dimensions-là. Le travail qui nous incombe est difficile à réaliser. On en est tous bien conscients.

Il s’agit de comprendre qu’on est face à un ensemble de cycles emboîtés les uns dans les autres, qui ne cessent en même temps de se déboîter, c’est ce que Marx analyse notamment dans Le Capital, et d’engendrer des spasmes — des spasmes économiques, sociaux, politiques — des guerres qui se multiplient aujourd’hui, qui n’ont jamais cessé à vrai dire, mais qui se multiplient et qui se rapprochent évidemment de l’Europe, ce qui n’était pas le cas depuis très longtemps.

On est donc dans une situation qui va bien au-delà de ce qui est en France, par exemple, et de nos querelles de chapelle — on va dire ça comme ça — qui ont bien sûr des enjeux politiques, qui ont des causes, mais qui ne sont pas toujours à la hauteur du moment historique réellement, du moment de bascule historique que notre monde est en train de connaître.

Le néolibéralisme en crise constitue, je crois, la séquence la plus dévastatrice du capitalisme. Un mode de gestion du capitalisme, le néolibéralisme, caractérisé par un processus — c’est très classique, cette description — de financiarisation de l’économie, de marchandisation généralisée, de marchandisation de toutes les activités sociales, y compris maintenant du savoir et de l’ensemble des soins à la personne, du rapport aux autres, qui entrent de plus en plus dans cette logique marchande. On est dans une séquence aussi de militarisation du monde, de répression des mouvements sociaux, qui prend aussi une dimension militaire. On le voit en France depuis Hollande. Ce n’est pas Macron. Une séquence de destruction des conquis sociaux, de saccage de la nature, de montée — et de remontée assez impressionnante, en dépit des luttes qui, sur ce terrain-là, sont puissantes — de remontée du sexisme, du racisme, de renforcement de l’exploitation, de la précarité, d’explosion des inégalités et de destruction de la nature.

J’arrête là mon tableau déprimant, mais justement il s’agit de relier ces différents aspects par leur cause pour réussir à les combattre, et de ne pas s’en tenir à un tableau qui sinon reste, justement, déprimant et donc paralysant. Et ça suppose, je pense — j’en suis convaincue pour ma part — une approche théorique qui ne soit pas la description d’une cage d’acier, pour reprendre l’expression de Max Weber, mais une analyse des contradictions. Une analyse que Marx avait produite en son temps, et que toute la tradition marxiste a poursuivie : l’analyse des contradictions qui rendent possible l’intervention politique et stratégique.

Faute d’une telle analyse, je crois que le mot de communisme, qu’on voit un peu remonter ici ou là — c’est assez intéressant, parce que ça n’était pas le cas ces dernières décennies — risque fort, s’il n’est pas relié à une telle analyse des contradictions concrètes qui sont celles du monde dans lequel on est, de rester soit un vœu pieux, quelque chose d’un petit peu grandiloquent et philosophique — il y a toute une tradition qui s’inscrit dans cette veine-là — ou bien un label d’organisation, et pas plus.

Pour que ce soit un projet vivant, ce communisme, je ne prétends évidemment pas avoir la clé du problème. Nous n’avons pas, nous, là, autour de nos ordinateurs, la clé du problème. Mais je crois que, pour qu’on développe cette préoccupation qui nous est commune, il faut réussir à souligner l’importance d’une réflexion stratégique qui soit vraiment à la hauteur de ces défis, et qui ne soit pas engluée dans les considérations d’appareil, et qui ne soit pas non plus stratosphérique, planant glorieusement, ou plus ou moins, au-dessus de nos défaites, qui elles sont bien réelles.

Donc mon point de départ, vous l’avez compris, c’est la gravité de la situation. J’aime bien l’expression de Daniel Tanuro. Tanuro, c’est un spécialiste des questions écologiques. Je vous recommande ses ouvrages, qui sont absolument remarquables. Et l’un de ses ouvrages est intitulé Trop tard pour être pessimistes. Je trouve que c’est un très bon slogan pour aujourd’hui. C’est un petit peu l’idée d’Andreas Malm aussi, autre théoricien extrêmement intéressant de ces questions-là.

Si on considère qu’on vit aujourd’hui un basculement historique qui interdit finalement de rester spectateur, il faut arriver à penser la sortie hors de ce capitalisme du désastre. Et là, j’emprunte l’expression à Naomi Klein. Car vraiment désormais, on se rend compte — en tout cas les plus conscients d’entre nous se rendent compte — que c’est lui ou rien. Et « nous », justement, c’est toute la question. Qui est ce « nous » ? C’est qui ? C’est quoi ? Comment nous organiser ? Comment nous fédérer sans subordonner ni asservir les différentes composantes de ce collectif ?

J’y viendrai à la fin, mais c’est un peu le but de cette présentation : comment arriver à respecter l’autonomie des luttes, à l’image de ce que Marx appelait l’autogouvernement des travailleurs — parce qu’après tout le communisme, c’est ça, c’est des formes d’autogestion et d’autogouvernement. Donc il faut bien aussi que, dans les combats qu’on mène, ces formes d’autonomie existent. Mais comment faire en sorte que ces combats, en même temps, soient reliés et fédérés ? Qu’ils ne partent pas chacun dans leur coin, et puis encore, qu’ils ne s’opposent pas ou ne s’excluent pas les uns les autres, comme c’est parfois un petit peu le cas ?

Je vous propose de m’arrêter dans ce qui suit sur l’approche de Marx qui me semble indispensable, non pas seulement pour comprendre, mais pour lutter. Encore une fois : une analyse des contradictions du réel, et une analyse des brèches que ces contradictions offrent à l’intervention politique, à condition évidemment de les repérer, de les comprendre, et de construire notre stratégie là-dessus. Ca s’appelle la dialectique. C’est un mot qui a été diabolisé, qui l’est moins, autant que le terme de communisme, et qui me paraît extrêmement précieux aussi pour dire cela. On n’en a pas d’autre, en tout cas. Et je crois que le communisme, ce n’est rien d’autre, finalement, que la version la plus élaborée de la dialectique historique. Ce n’est pas une solution, mais c’est une voie à construire. C’est une voie conflictuelle, forcément conflictuelle. Les luttes de classes sont vraiment le cœur de l’affaire. Et c’est une voie qui doit évidemment développer la conscience de la puissance de l’adversaire, et de son absence totale de scrupule, de sa dimension génocidaire aujourd’hui. Je vais parler de la Palestine dans un instant. Il n’y a pas que la Palestine. Dimension véritablement exterminatrice, sans aucun scrupule, des forces que nous avons en face de nous.

Je vais parler là de la question environnementale, en plaçant mon exposé d’abord sous le signe de la Palestine, parce que je crois que bien des choses se relient là, dans ce contexte.

Aujourd’hui, bien sûr, la guerre est partout. Elle se rapproche. La guerre en Ukraine, la guerre en Iran, les interventions militaires des États-Unis un peu partout dans le monde aujourd’hui, l’embargo et la tentative de faire tomber Cuba. Donc tout ça relève d’une même logique qui n’est pas simplement la folie de Trump, mais qui est vraiment aussi, derrière, une hégémonie états-unienne, impérialiste, qui, tous azimuts, essaie d’imposer sa domination, fragilisée par la montée de la Chine. C’est bien ça, évidemment, l’adversaire principal des États-Unis.

Dans cette situation, je crois que le cas de la Palestine est un cas particulièrement exemplaire, parce que ce qui s’y passe aujourd’hui, c’est un génocide doublé d’un écocide. C’est les deux en même temps. C’est la même chose en Iran d’ailleurs. On a des bombardements qui atteignent les installations pétrolières, et qui produisent des pollutions telles qu’on sait que les populations civiles vont développer des cancers de façon absolument massive. En Palestine, c’est le cas depuis très longtemps. Je m’appuie sur un article particulièrement documenté, mais qui date de 2024, d’une chercheuse qui s’appelle Farah Al-Rahab, et qui écrivait dès 2024. Donc il faut actualiser tout ça. Je n’ai pas les chiffres les plus récents, mais vous allez avoir une petite idée : « Les émissions immédiates de carbone dues à la guerre sont stupéfiantes », dit-elle, « avec une émission moyenne de 536 410 tonnes de dioxyde de carbone au cours des 120 premiers jours de la guerre. » Donc on est très très loin dans le temps. « 90 % de ces émissions sont attribuées au bombardement aérien et à l’invasion israélienne terrestre de Gaza. » Et les bombardements intensifs ont entraîné des contaminations par les métaux lourds. Ajoutez évidemment la privation d’accès à l’eau, la guerre de l’eau, la dégradation des terres, la destruction du bétail, des oliviers. La région, en même temps, subit un réchauffement climatique qui est presque deux fois plus rapide que la moyenne mondiale. Gaza, par ailleurs, est un champ de ruines. On a tous vu les images où les habitants qui ont survécu respirent une poussière qui, là aussi, est cause de maladies respiratoires et de cancers, de façon absolument massive. Farah Al-Rahab ajoute : « Les systèmes et installations de gestion des égouts, des eaux usées, des déchets solides se sont effondrés. Des milliers de tonnes de déchets s’accumulent dans les décharges informelles à travers la bande de Gaza, et les eaux usées non traitées se déversent dans la mer. » Bien sûr, il faut ajouter que les massacres continuent aujourd’hui, après des centaines de milliers de morts, et maintenant dans le silence assourdissant des médias, mis à part pour dénoncer tous ceux qui s’opposent à ces massacres, à cette extermination et à ce génocide qui continue. Donc encore une fois, Rima Hassan a été placée en garde à vue.

Quel rapport avec le thème de cette rencontre ? Eh bien, je crois que là, avec la Palestine, on voit bien que c’est la vie même qui est en jeu : celle des humains, celle de la nature. Alors que le capitalisme est entré dans une phase de destruction accélérée, de répression, de militarisation, pour se maintenir quoi qu’il en coûte, face aux crises, c’est ce qui l’engendre lui-même. Et ensuite, c’est évidemment notre capacité à intervenir dans cette histoire qui est en question.

Aujourd’hui, l’utilité et la pertinence d’une théorie — qui peut sembler bien loin de ce que je viens de décrire — ça se mesure à cet événement et à cette histoire qui a pour nom Palestine, et qui concentre donc toutes les dimensions de la crise en cours. Et c’est justement cette combinaison que le marxisme s’est toujours donné pour objet, et qui fait son originalité par rapport à d’autres approches.

Je voudrais mentionner en passant un petit livre extrêmement puissant, que je vous recommande, d’Andreas Malm, qui s’appelle Pour la Palestine comme pour la terre. Très beau titre. Paru aux éditions La Fabrique. Andreas Malm développe cette analyse qu’il a déjà produite dans des ouvrages très importants auparavant. Son livre s’ouvre sur les années 1840 et traite du tournant qui a été provoqué par l’utilisation de bateaux à vapeur par l’armée britannique lors de sa conquête impérialiste du Proche-Orient, et qui s’accompagne des premiers massacres de la population palestinienne. On trouve tout là. On trouve l’impérialisme britannique, on trouve l’utilisation des énergies fossiles, on trouve la militarisation, la colonisation, les massacres de populations civiles. Et il se trouve que cette époque, 1840, c’est aussi celle des premières œuvres de Marx, dans un contexte tout à fait différent, parce que c’est prussien, mais qui portait aussi sur l’expansion du capitalisme et sur le nouveau rapport des êtres humains à la nature que ce capitalisme va instaurer.

Marx, c’est un des auteurs — on l’a longtemps méconnu, ça, mais maintenant on le sait — les plus pertinents pour approcher ces questions de la dégradation de la nature.

Je voudrais, en focalisant sur Marx et sur quelques étapes de sa réflexion, essayer de montrer qu’il y a des approches chez lui qui sont encore fécondes pour nous, précisément parce qu’elles sont stratégiques, précisément parce qu’il ne s’agit pas simplement de diagnostiquer une catastrophe, mais de voir comment le capitalisme, en produisant cette catastrophe, est aussi pris dans des contradictions qui sont les siennes, et qu’il ne cesse de reproduire à une échelle toujours plus large.

L’idée relativement simple, c’est qu’en saccageant la nature et en saccageant l’humanité, il saccage les ressources dont il a besoin pour exister. Donc, d’un certain point de vue, il sape aussi ses propres bases, et il se retrouve pris dans cette contradiction géante qui le pousse à l’expansion et qui ne fait qu’aggraver en permanence la contradiction dans laquelle il est pris depuis sa naissance. Marx a proposé une matrice théorique et stratégique qui développe cette question-là, et qui laisse de côté, on va dire ça comme ça, la question de la convergence des luttes par laquelle j’ai commencé, qui s’intéresse à ce qui est le cœur du capitalisme, mais qui va peu à peu s’ouvrir à cette question justement de ces multiples dimensions, qui sont celles d’un capitalisme qui entraîne avec lui des dégâts écologiques, mais aussi du racisme, la domination des femmes — même si vraiment ce n’est pas la question sur laquelle Marx a le plus travaillé — du colonialisme, de l’esclavagisme, etc.

Pour prendre un premier point chez Marx, qui me paraît porteur d’une approche encore très intéressante, je voudrais très rapidement m’arrêter sur une expression qu’on trouve dans les textes de jeunesse de Marx, et qui est une expression qui paraît un peu opaque au premier abord, même complètement opaque : « La nature, dit-il, c’est le corps non organique de l’être humain. ». C’est une expression qui est intéressante, qui a fait couler beaucoup d’encre, parce que dire que la nature est le corps non organique de l’être humain a été considéré par un certain nombre de commentateurs comme une affirmation productiviste : si la nature est notre corps, on fait ce qu’on veut. Je fais ce que je veux de mon propre corps, et je peux faire ce que je veux de la nature puisqu’elle m’appartient. Or, ce n’est pas du tout ça que Marx disait. Et Marx, donc, on est dans les années 1840, il est tout jeune, et puis surtout il n’a pas devant les yeux le saccage de la nature que nous, nous voyons. Mais son idée est la suivante : c’est que la nature, ce n’est pas autre chose que l’humanité, et en même temps, ça n’est pas l’humanité. C’est-à-dire que c’est quelque chose dont nous sommes issus. Marx va découvrir avec une joie immense, d’ailleurs, la théorie darwinienne quand les textes de Darwin vont paraître. Mais il a déjà cette idée, en matérialiste qu’il est, que l’être humain est un produit de l’histoire de la nature. Et donc nous sommes nous-mêmes les résultats de cette évolution naturelle, mais nous sommes aussi dans un rapport à la nature qui fait que la nature n’est pas une chose située face à nous, mais qu’elle est en interaction constante avec nous, et que tout cela est construit historiquement. Cette interaction avec la nature est une construction historique qui passe par des étapes extrêmement différentes, que Marx va appeler des modes de production. Et ces modes de production sont des relations au travail, à la façon de produire bien évidemment, ce qui les définit, mais toujours aussi à la nature. Ce sont des rapports à la nature qui sont toujours spécifiques. Cette idée d’un corps non organique de l’homme, je trouve qu’elle est extrêmement précieuse pour éviter deux écueils. Le premier écueil, c’est de penser que la nature, c’est un stock de ressources à disposition, à peu près illimité, à peu près infini, et dont on ne se préoccupe pas des capacités de reproduction. Ça, c’est le point de vue capitaliste, qui fait qu’aujourd’hui les différentes limites qui indiquent la capacité de la nature à se reproduire sont dépassées, et qu’on arrive donc — il y a le fameux jour du dépassement, complètement angoissant — de plus en plus tôt dans l’année à épuiser les ressources naturelles, en empêchant leur capacité à se reproduire. Ce regard capitaliste sur la nature, ce n’est pas le corps non organique de l’homme, c’est un stock de ressources qu’on peut utiliser. Et puis l’autre regard, qui est montant aujourd’hui dans une certaine écologie — on va dire un peu poétique, un peu littéraire, mais qui est profondément politique en fait — consiste à préconiser une espèce de retour à une harmonie, à une harmonie qui aurait été perdue, à une fusion avec la nature : devenir ours, devenir fleuve, se faire forêt, embrasser les arbres, etc. Je n’ai rien contre le fait d’embrasser les arbres, ce n’est pas mon truc, mais ça peut être tout à fait sympathique. Simplement, si c’est présenté comme une option politique qui est le nec plus ultra de l’écologie, là ça me pose problème, parce que c’est une façon de contourner ce qui est justement, dans notre interaction avec la nature, une interaction massivement liée à une histoire qui est une histoire de la production, et dont on ne peut pas faire l’économie, bien évidemment, qu’on ne peut pas contourner. Cette notion-là chez Marx, elle me paraît être un outil. Je ne développe pas plus, mais qui peut être repris et retravaillé.

C’est ce que lui va faire, et ça c’est mon deuxième point. Il va le faire au cours des années 1850, qui sont les années de la rédaction du Capital. Il commence la rédaction de ce grand ouvrage qu’est Le Capital, qui a pour sous-titre Critique de l’économie politique, et qui va s’inscrire non pas sur un terrain économique strict, comme on le croit parfois, mais sur un terrain de critique de l’économie politique. C’est-à-dire que, pour Marx, la politique est toujours là, c’est vraiment son axe majeur. Et cette politique suppose qu’on ait un rapport critique à l’économie bourgeoise, aussi bien comme discipline que comme réalité.

Quand il entreprend la rédaction du Capital dans les années 1850, Marx continue — et plus que jamais, en fait — de s’intéresser à la nature, et il va commencer à mieux comprendre que le capitalisme a besoin de deux ressources fondamentales qu’il va en permanence piller, ou plus exactement vampiriser.

Dans Le Capital, on trouve cette image du vampire, qui traverse un peu toute l’œuvre, qui est une image du roman gothique de l’époque de Marx. Marx lit tout. C’est un grand amateur de littérature. Il lit aussi la littérature de fantômes, de châteaux hantés, de vampires. Donc le communisme est un spectre, et le capitalisme est un vampire. Ce vampire vient piller, vient sucer le sang vivant à la fois des travailleurs et de la nature. Ce faisant, il s’en nourrit, capte une vie dont lui-même ne dispose pas, qui lui permet de se reproduire et de s’étendre ; mais ce faisant, il tue ses victimes. Le drame du vampire, c’est qu’une fois qu’il a tué tout le monde, il n’a plus rien évidemment à se mettre sous la dent. Et cette contradiction-là, Marx la voit monter progressivement alors qu’encore une fois on n’est qu’au milieu du XIXe siècle, et que, bien sûr, il est en Angleterre à ce moment-là ; les dégâts sur la nature sont plus marqués, mais il anticipe vraiment de très loin. Il va employer à ce moment-là une expression qui est, là aussi, très riche et très pertinente : l’idée de « rupture de métabolisme ». Là pareil, c’est une expression un petit peu technique. L’idée de métabolisme, c’est une idée qui est empruntée à la physiologie. Notre métabolisme, c’est notre relation à un monde extérieur, un environnement avec lequel nous avons des échanges de nourriture, de gaz, d’oxygène, de tous les besoins qui nous permettent de continuer à vivre.


Et le capitalisme, comme toutes les formes d’organisation de l’humanité, est en interaction métabolique avec la nature. La nouveauté du capitalisme, pour Marx, c’est que, pour la première fois dans l’histoire humaine, ce métabolisme avec la nature est un métabolisme qui interdit une interaction durable avec ce monde naturel, mais profondément destructeur, au point qu’on peut dire que Marx anticipe, à un moment donné, la destruction finale de la nature. C’est la première fois que l’humanité se retrouve organisée, disons, par des conditions de production et d’appropriation qui sont des conditions non tenables, parce que détruisant la nature. Et Marx dit dans Le Capital : « épuisant les deux sources de toute richesse : la terre et le travailleur » — c’est-à-dire à la fois détruisant la nature, la terre, emblème de l’ensemble de la nature, et puis les travailleurs, l’humanité elle-même, et la part de l’humanité qui travaille, mais l’humanité elle-même à terme détruite aussi par ce capitalisme.

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Donc on a une analyse qui, dès les années 1850, présente cet enjeu — et nous aujourd’hui on est au cœur de cette affaire-là — mais qui le présente comme une question politique, pas comme quelque chose qui serait lié, je ne sais pas, au déchaînement de la technique, par exemple. Au cours du XXe siècle, un certain nombre d’auteurs ont dénoncé la technique, la technoscience. Marx analyse des rapports sociaux, qui sont des rapports de production, et qui sont l’explication pour laquelle cette dégradation de la nature et des hommes a lieu.

Et puis, dans les années 1850, ce qu’il découvre de façon nouvelle par rapport aux années antérieures, c’est l’importance de la colonisation. À tel point que Marx va expliquer que le colonialisme est le vrai lieu de naissance du capitalisme, et que cette colonisation, c’est du génocide organisé, bien sûr, c’est du massacre organisé, mais c’est aussi une manière de gérer une force de travail — une partie gratuite, ou très peu chère — qui va permettre l’enrichissement des métropoles capitalistes. Pour Marx, ça va être inséparable, et le combat qu’il va mener contre l’esclavage au moment de la guerre de Sécession aux États-Unis, pour lui, est un combat qui est central dans le capitalisme. Ce n’est pas simplement un antiracisme pour des raisons d’éthique. Ça l’est bien évidemment, et c’est important. Mais c’est aussi parce que cet esclavage-là est au cœur de l’accumulation capitaliste, et qu’il ne disparaît pas.

Marx entrevoit quelque chose — là aussi, on peut mesurer la pertinence. Quand il était dans les années 1840, au moment du Manifeste par exemple, il pense que le mode de production bourgeois va se généraliser et va développer partout les mêmes conditions de production, et donc à peu près les mêmes rapports sociaux partout dans le monde. Et quand il écrit Le Capital, il pense que pas du tout. Il pense qu’au contraire, le capitalisme a besoin, pour exister, de créer des différences et des inégalités à l’échelle du monde, et de maintenir donc l’existence de vieux modes de production qu’il met sous sa coupe, qu’il met sous sa domination, mais qu’il maintient de façon à obtenir justement ces inégalités qui font fonctionner le moteur, qui permettent justement d’avoir des richesses à très très bon marché.

Donc le rôle de l’esclavage, la permanence du racisme, la domination des femmes — encore une fois il en parle assez peu, il en parle un petit peu quand même, mais il en parle assez peu — tout cela, ce sont des modes de relation, de domination et d’exploitation qui ne sont pas en train de se résorber parce qu’ils seraient en décalage avec un capitalisme porteur de modernité et d’égalité, mais qui sont fondamentaux, en fait, pour ce capitalisme, qui a besoin justement de préserver ces formes anciennes de domination pour permettre, encore une fois, sa propre expansion.

Cette analyse-là va aussi mettre en place un certain nombre d’éléments qui sont pour nous précieux aujourd’hui, pour essayer de comprendre pourquoi le capitalisme est à la fois très cohérent, et pourquoi en même temps il procède à cette diversification, à cet éclatement aussi des formes sociales, des formes de domination, des formes d’exploitation, et pourquoi il divise celles et ceux qu’il domine.

Alors ça, c’est le coup de génie — sans qu’il y ait un génie derrière. Mais c’est la puissance extrême de ce mode-là, c’est d’être capable de disperser ses adversaires, de les diviser, et de faire en sorte qu’en permanence la guerre que se font les travailleurs les uns avec les autres empêche justement une perspective d’émerger.

Pour moi, ce constat-là, encore une fois, n’est pas un constat définitif qui consiste à dire : voilà, c’est fichu, le capitalisme nous divise donc on n’y arrivera pas. Pas du tout. Son idée, en écrivant Le Capital, c’est que l’analyse justement de cette situation donne des armes pour, à un moment donné, réussir à fédérer tous ceux qui subissent ces dominations et ces formes diverses d’exploitation.

Lui est un militant, il parie là-dessus. Non seulement il parie là-dessus en tant que théoricien, mais il participe très activement — on l’oublie souvent — il est l’un des fondateurs de la Première Internationale. Il va participer à de nombreux meetings, il participe à des luttes tout à fait concrètes, et il est tout à fait convaincu que faire de la théorie d’un côté et militer de l’autre, non seulement ce n’est pas incompatible, mais c’est inséparable, en fait. C’est absolument indissociable.

Ça, je crois que c’est aussi quelque chose qui est une des grandes leçons qu’on peut tirer de cette analyse, qui ne cesse de placer malgré tout le salariat au cœur de son approche du capitalisme. Le capitalisme, ce n’est pas seulement du racisme, du sexisme et de la dégradation de la nature, c’est de l’exploitation salariale de la force de travail. Et le salariat, pour Marx, ce n’est pas du tout quelque chose qu’il faut maintenir, c’est quelque chose qu’il faut critiquer, parce que c’est le fait de contraindre les individus à vendre ce qui n’est pas une marchandise, à savoir notre force de travail.

Et là aussi, une contradiction sur laquelle je vais m’arrêter, qui est, je pense, la contradiction politique par excellence. Cette contradiction-là, elle est extrêmement précieuse à comprendre, parce qu’elle est un des talons d’Achille du capitalisme. Pour préciser un petit peu ce point, pour Marx, le capitalisme, c’est un système qui a progressivement, au cours de l’histoire, séparé les travailleurs de leurs moyens de production. Si on compare au féodalisme : dans le féodalisme, on possède sa houe, sa charrue, sa vache. Dans le capitalisme, on ne possède rien d’autre que sa force de travail. Et, par l’intermédiaire d’un contrat de travail, on va, non pas vendre cette force de travail, mais la louer pour un temps déterminé. Et l’extorsion de la plus-value, ou de la survaleur, comme vous voulez, va être liée justement au fait que cette force de travail coûte moins cher à reproduire qu’elle ne permet de gagner d’argent quand on la met en œuvre, et qu’elle produit des richesses. Je passe un petit peu vite. C’est le secret de la plus-value. Marx, ça lui a pris du temps à trouver ça. Ça se trouve dans Le Capital, tout à fait lisible dans le livre I. Le secret de la plus-value, c’est ça : ce décalage.

Ce n’est pas tellement ça qui m’intéresse dans la présentation d’aujourd’hui. C’est l’idée suivante : nous ne sommes pas des marchandises, mais nous vendons nos vies comme des marchandises. Nous vendons notre temps de travail — après tout, notre temps de travail, ce n’est rien d’autre que notre temps de vie — comme une marchandise à des gens qui l’achètent comme telle. Donc des capitalistes, les gens qui possèdent les capitaux. Pour Marx, la contradiction fondamentale, elle est là, parce que la force de travail que nous sommes, le fait que nous soyons des êtres humains avec toutes sortes de dimensions, cette force de travail, elle est produite dans des conditions non capitalistes. Je veux dire : elle n’est pas produite comme une marchandise. Nous ne sommes pas élevés par nos parents comme des marchandises. Heureusement. Nous sommes élevés comme des êtres humains. Nous sommes aimés, nous sommes éduqués, nous sommes formés, nous acquérons toutes sortes de capacités, des capacités sociales, toutes sortes de compétences, qui n’ont rien à voir avec le fait ensuite de devoir vendre cette force de travail. Cette contradiction entre les deux, elle est au cœur des individus que nous sommes. Elle est au cœur des collectifs que nous formons aussi. Elle reste, elle est indépassable. Le capitalisme ne peut pas dépasser cette contradiction.

Et nous, c’est le seul ressort qu’on a pour politiser, à un moment donné, se politiser nous-mêmes et politiser les autres, pour justement faire éclater cette contradiction entre ce que le capitalisme fait de nous — c’est-à-dire des quasi-marchandises — et ce que nous sommes : surtout pas des marchandises, des êtres humains qui veulent profiter de leur temps de vie, finalement assez court sur cette planète, dans une situation à peu près correcte, en respirant de l’air pur, en buvant de l’eau pure, et en vivant dans des conditions à peu près dignes. Ce qui n’est pas le cas pour une majorité aujourd’hui des gens sur cette planète.

Cette contradiction, pour Marx, est source, pas de politisation immédiate, mais d’éventuelle politisation, parce qu’elle est source de colère, de résistance, de capacité absolument impossible à éradiquer par le capitalisme, à un moment donné, à refuser cette condition qui est celle de l’esclavage salarié.

Marx utilise souvent le rapprochement — bien sûr, il est quelque peu choquant à certains égards — entre être esclave et être salarié. Ce n’est pas la même chose. Mais esclavage, parce qu’il y a une forme de domination qui ne cesse jamais, et dont on ne peut jamais se libérer, et qui écrase les individus.

Si on regarde ce que le néolibéralisme aujourd’hui, en raison de la crise d’accumulation qui est la sienne, a comme ressort, c’est d’augmenter le taux d’exploitation. Et ce taux d’exploitation, c’est précariser les gens. C’est des conditions de travail absolument atroces dans certaines parties du monde, même en France, il faut aussi bien le voir. Mais c’est tout à fait évident si on prend certaines parties du monde, la Chine, d’autres pays, qui sont vraiment les lieux où la force de travail est utilisée à mort, quasiment, avec des gens qui sont conduits à une mort précoce à cause de conditions de travail absolument terrifiantes. Donc ce n’est pas très différent, pour Marx, dans certaines situations, de ce qu’a pu être l’esclavage.

Encore une fois, cette situation, pour Marx, c’est le lieu de la prise de conscience. La destruction de la nature ne peut pas être le lieu de la prise de conscience par la nature elle-même. C’est le même mécanisme, en fait, mais la nature n’est pas consciente de ce qu’on lui fait. Des gens comme Descola, ou d’autres rêveurs plus ou moins pénibles, qui expliquent que c’est du côté d’une agentivité des vivants qu’il va falloir trouver des résistances, et que les vaches se battent contre des systèmes de traite mécanique… Bon.

Ce n’est pas de ce côté-là, pour Marx, qu’il y a des possibilités de résistance. C’est du côté du travail. C’est du côté de toutes les formes de travail. C’est du côté de toutes les formes d’exploitation. Et encore une fois, ces formes d’exploitation sont la forme salariale, qui est au cœur du capitalisme, mais aussi toute la constellation des dominations qui l’entourent.

La domination des femmes, bien évidemment, parce que cette force de travail humaine, elle est formée et reproduite — et on retrouve ici le terme de reproduction — notamment par le travail féminin, par un travail féminin non rémunéré. Et pour ma part, je ne pense pas que le rémunérer serait libérateur et émancipateur, mais un travail féminin non rémunéré dans des conditions patriarcales, donc de domination des hommes sur les femmes, très clairement.

Ce qui fait que là aussi on a quelque chose de contradictoire. On a à la fois des femmes qui sont hors du système capitaliste, et qui font dans ce travail domestique des tâches qui ne sont pas des tâches entrant dans le salariat, qui par ailleurs, dans un certain nombre de cas, sont aussi des salariées, et qui parfois d’ailleurs effectuent ce travail pour le compte d’entreprises capitalistes.

Et dans ce cas-là, on trouve aujourd’hui, par exemple — moi j’habite Paris, et c’est tout à fait frappant dès qu’on va dans les beaux quartiers — on trouve énormément de nounous qui viennent des pays du Sud, qui sont des femmes précarisées, sous-payées, embauchées par des familles riches pour faire le travail domestique que les femmes de ces familles n’effectuent pas, et pour lesquelles elles vont employer des femmes du Sud qui sont doublement précarisées, qui sont aussi des femmes au foyer, qui ont aussi à effectuer ces tâches pour leur propre famille, et qui vont subir des conditions extrêmement difficiles dans les conditions du capitalisme d’aujourd’hui.

Tout cela est lié. Un féminisme qui s’intéresse simplement, comme c’était le cas à l’époque de Marx, au droit de vote des femmes, par exemple — les suffragettes et tout ça — une question féministe qui va s’élargir vraiment à toutes les conditions de l’exploitation et de la domination ; et aujourd’hui, le fait que le sexisme ne régresse absolument pas, au-delà des légendes qu’on nous raconte, est lié au fait qu’il y a évidemment, dans le capitalisme lui-même, des raisons de fond pour lesquelles cette exploitation du travail féminin est un des ressorts de sa reproduction et de son existence.

Et là aussi, en détruisant les relations sociales, en faisant porter sur les femmes de plus en plus le poids aussi de la destruction des services publics — quand on supprime les crèches, c’est sur les femmes que ça se reporte, etc. — on peut faire la même analyse — je ne vais pas avoir le temps, et je vais aller à ma conclusion directement — mais on peut faire la même analyse évidemment pour ce qui est du racisme, et la manière dont le racisme n’est pas un simple préjugé, mais un racisme structurel qui permet de dominer des catégories sociales, de précariser, d’obtenir une force de travail à coût réduit, et de créer aussi une division entre les travailleurs sur ce terrain-là.

Donc là aussi, quelque chose de très puissant, et dont la prise de conscience permet aussi, un peu mieux en tout cas, de voir comment on peut se battre sur ce terrain-là, sans faire des leçons de morale, sans faire de la pédagogie, mais en ayant bien conscience de l’enracinement justement de ce racisme et de ce sexisme dans les conditions structurelles du capitalisme lui-même.

Donc, pour terminer, conclure sur mon dernier point, et soumettre tout ça à la discussion bien sûr, je crois que c’est sur ce plan-là, je suis allée un petit peu vite, certainement, mais que la question du communisme devient vraiment une question politique. C’est-à-dire une question qui est celle des mobilisations, des formes de transition, de la manière dont on sort du capitalisme et dont on passe à autre chose. Pas un projet clé en main qui est destiné à rester sur le papier, et pas simplement donc un label d’organisation, mais quelque chose qui est une dynamique, une dynamique conflictuelle, qui est en effet sur le capitalisme lui-même, qui est enracinée dans le capitalisme lui-même, et qui vient chercher ses zones de faiblesse.

Il suppose qu’on repère, et qu’on ait une analyse théorique pour ça — surtout quand on est militant — et puis qu’on soit capable aussi d’entraîner, et d’entraîner dans des luttes, des luttes fédératrices, toutes ces causes dont je viens de parler. Et c’est évidemment là que ça se décrète pas, que tout ça ne se fait que sur le terrain, et pas comme je le fais là en parlant.

Mais je crois vraiment que c’est important d’avoir cette idée que fédérer les luttes, c’est possible à condition d’abandonner deux idées, qui sont deux idées opposées, et qui sont toutes les deux des impasses. D’abord l’idée que les luttes éclatées, c’est très bien. Ça, c’était vraiment un peu la tendance des années 60-70. L’idée que, contre une critique du capitalisme, on va chercher des sujets historiques alternatifs : les femmes, la plèbe, les étudiants, les travailleurs intellectuels. Qu’il faut diviser, qu’il faut se séparer, qu’il faut chercher des causes qui sont éclatées et séparées les unes des autres. Je pense que ces théorisations-là, qui ont assez mal vieilli, sont surtout un écho de ce que le capitalisme lui-même a su faire, sont plus un effet en miroir de ces divisions que le capitalisme néolibéral, en train de s’installer dans les années 70, a su faire : à savoir diviser la force de travail. Et puis l’autre défaut, l’autre échec, c’est celui d’une certaine gauche, qui se réclame du marxisme d’ailleurs à certains égards, : c’est de penser que, la question du travail étant centrale, la seule façon de fédérer les luttes, c’est de les arrimer aux luttes ouvrières classiques et traditionnelles, avec l’idée qu’il y aurait un primat de ces luttes-là, et que le reste est secondaire.

J’ai été longtemps militante au Parti communiste. Je ne le suis plus. Mais j’ai entendu pas mal cette petite musique aussi, de dire : la question des femmes, on verra plus tard. La question des homosexuels, on verra plus tard. La question des personnes qui subissent le racisme, on verra plus tard. Je ne dis absolument pas que c’est la doctrine, ou que c’était la doctrine officielle, mais on sent très bien qu’il y a un débat, un débat interne au PC aujourd’hui, et pas qu’au PC, qui porte aussi là-dessus : sur une idée, à mon sens, extrêmement étroite et stérile, de l’idée que la classe ouvrière serait quelque chose comme une définition sociologique figée, avec ses attentes, et qu’on considérerait comme des consommateurs de politique auxquels il faut servir ce qu’ils attendent, avec pas mal de mépris derrière, sur qui sont les gens auxquels on s’adresse comme ça.

Alors qu’en fait, quand on est sur le terrain — et j’y suis, je suis militante politique et syndicale — quand on est sur le terrain, on s’aperçoit bien que la complexité des gens, elle est bien supérieure, et que justement, ce qui est intéressant, c’est d’arriver à un moment donné à faire ce travail politique de façon extrêmement respectueuse des gens qu’on a en face, mais en essayant à un moment donné de porter cette idée anticapitaliste, cette idée que le capitalisme rassemble toutes ces contradictions, et que nous, au milieu, il va bien falloir à un moment donné qu’on les combatte toutes, en les prenant par un coin, pas tout en même temps bien sûr, en les prenant par un angle, et en essayant d’avancer sur ces différentes questions.

Donc, je crois qu’il faut vraiment, de ce point de vue-là, non pas réciter du Marx. Moi, ça ne m’intéresse pas. Et puis surtout, ça a été un Marx fossilisé par les traditions staliniennes, très éloigné de ce qu’il était. Mais trouver chez lui une inspiration qui est justement cette conception dialectique de l’action politique, de la manière dont on peut s’insérer justement dans ces contradictions, et essayer de rassembler sans opposer, et sans subordonner.

Voilà. Je crois qu’on fait tous un petit peu ça, mais le travail théorique fait partie, à mon avis, de cette approche-là. Et vous ne trouverez pas non plus chez Marx lui-même la clé de tout ça. Il ne connaît absolument pas la situation dans laquelle on est aujourd’hui. Mais je crois qu’on a besoin aussi d’un outillage conceptuel, et d’un outillage conceptuel stratégique, pour comprendre justement comment le capitalisme est capable à la fois de se diversifier, et puis de conserver son unité, alors que nous, on se diversifie et on perd parfois ce sens de la totalité, qui est celui de notre adversaire.

Donc vraiment, toutes ces dimensions de la vie individuelle et sociale, ce sont les ressorts du communisme au présent, c’est-à-dire d’un communisme qui est un combat, qui est une façon de mener le conflit social jusqu’à son terme. Marx disait ça : le communisme, c’est mener la lutte des classes jusqu’à son terme, disait-il. Ce n’est pas simple. C’est long. Il n’a jamais promis le grand soir. Il a toujours promis un processus long, heurté, avec des reculs en arrière, des avancées. Voilà, on est plus que jamais dans cette situation-là. C’est le travail qui nous reste à faire, et je m’arrête sur ce vaste projet. Je vous remercie pour votre attention.

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