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Entretien avec Caëla Gillespie : le néolibéralisme autoritaire, mutation et nouveaux défis

Assistons nous à un retour du fascisme ? Notre époque n’est-elle qu’un remake d’une histoire qui s’est déroulée, il y a près d’un siècle ? Pour Caëla Gillespie, des caractéristiques particulières, qu’il faut bien analyser, sont la marque d’un nouveau moment totalitaire du capitalisme. Défi lancé à l’humanité, le Panlibéralisme décrit cette bascule historique où le monde des Grandes Entreprises – Big Tech et autres- se recompose sous nos yeux en Sur-corps transnationaux ingérant les États pour réaliser sa domination totale. Sous fond d’anarcho-capitalisme à l’exemple du couple Trump-Musk.

Transcription

Merci beaucoup pour votre accueil. C’est important pour moi de m’adresser à des lecteurs engagés, à des militants. Cela compte réellement.

Le point de départ de ma réflexion, c’est le discours dominant dans les médias, selon lequel nous serions entrés dans une crise du néolibéralisme. Le récit est désormais bien installé : les peuples se détourneraient du libéralisme pour se perdre dans des populismes illibéraux et « les extrêmes ».

Je ne partage pas cette lecture. Nous ne vivons pas un « envers » du néolibéralisme, ni son contraire. Nous sommes au contraire dans une phase d’intensification. C’est pourquoi je propose le terme de « pan-libéralisme ». Le préfixe grec pan signifie « tout » : il s’agit d’un « tout libéralisme », d’un libéralisme total, poussé à son point extrême, un véritable extrémisme libéral.

Ce déplacement conceptuel est essentiel. Le terme « illibéralisme » suggère une irrationalité des masses, une incapacité populaire à reconnaître les bienfaits supposés du système et de la mondialisation par exemple. À l’inverse, le concept de pan-libéralisme que j’essaye de forger oblige à penser que la violence politique qu’on a sous les yeux est inhérente au projet néolibéral.

Et donc ce que je démontre, c’est que les cinq dernières décennies de néolibéralisme conduisent logiquement à un régime politique où des alliances se tissent entre ce que j’appelle le nouveau monde de l’entreprise et des autocrates issus des urnes.

Cela dépasse largement la seule montée de l’extrême droite. Il s’agit d’un phénomène plus complexe : une alliance objective entre deux pôles.

Le premier pôle est celui du capitalisme contemporain : grandes entreprises transnationales, industries numériques, Big Tech, compagnies énergétiques, industrie de l’armement, logistique mondiale, industries pharmaceutiques. Cet ensemble tend à se structurer – au moyen de l’Intelligence artificielle, en un complexe cohérent, proche d’un complexe militaro-industriel.

Le second pôle est constitué de figures autoritaires : dirigeants issus de l’extrême droite libertarienne, comme Trump ou Javier Milei, ou plus classique comme Viktor Orbán.

La montée au pouvoir de ces figures peut être tolérée par le monde de l’entreprise, mais elle peut aussi être activement encouragée et financée. Les liens entre Elon Musk et Donald Trump en sont une illustration paradigmatique.

Il faut ici préciser ce que j’entends par « alliance objective ». C’est un concept issu du vocabulaire militaire : il ne suppose ni affinité idéologique ni projet commun explicite. Il repose simplement sur la convergence d’intérêts.

Et cette alliance est structurelle. Les individus peuvent changer — Musk peut être remplacé par d’autres acteurs comme Peter Thiel – et ce qui gravite autour et qu’on appelle le « Thielverse », Trump par d’autres figures politiques comme J.D Vance, Pete Hegseth, Marco Rubio ou d’autres — mais la logique d’alliance demeure et tend à se diffuser à l’échelle mondiale.

Il est permis de penser que le monde de l’entreprise pourrait composer avec l’extrême droite en France si celle-ci accède au pouvoir. Certains signaux existent déjà : les positions de grands patrons comme Bernard Arnault après l’investiture de Trump invitant à « slasher un peu l’administration française ».

On en a un autre indice lorsqu’on voit Rodolphe Saadé qui est à la tête des transports maritimes CMA CGM – troisième puissance mondiale des transports maritimes, dans le bureau ovale derrière Donald Trump comme un petit garçon au rendez-vous. Il vient de signer un contrat de 20 milliards de dollars pour les États-Unis et il rentre en France en disant : « C’est une expérience extraordinaire. C’était absolument merveilleux. »

Nous voyons, et c’est plus inquiétant encore je crois, une sorte d’entreprise de séduction qui est lancée par Bardella. Il se présente dans ses deux derniers livres comme « un bon placement » parce qu’il va sécuriser les investissements et qu’il incarne la stabilité politique pour un monde de l’entreprise qui craint avant toute chose l’instabilité et ce qu’il nomme l’interventionnisme de gauche.

Alors – et ce sera mon deuxième point, l’intérêt que le nouveau monde de l’entreprise peut avoir à faire alliance avec les autocrates, il peut être compris assez simplement en réalité. Il s’agit d’utiliser la puissance des États, et très spécifiquement la puissance législatrice des États.

Aujourd’hui, une loi d’un nouveau type émerge. C’est une loi qui ne sert plus à réguler, mais au contraire à imposer une déréglementation. C’est une loi qui, comme la puissance de l’État, est mise au service du nouveau monde de l’entreprise.

L’État est sommé de privatiser tout ce qui peut l’être, et de faire des lois qui autorisent ces privatisations. L’État est sommé de lucratiser — ce sont les mots employés par les maîtres du dogme —, lucratiser tout ce qui peut être rentable dans les services publics.

Donc l’État va être sommé de lucratiser l’énergie, les transports, la santé, la formation, l’éducation supérieure. En revanche, on exige de l’État qu’il garde à sa charge les activités non rentables ou structurellement déficitaires, comme l’hôpital ou l’école, ce qui va vider les caisses de l’État et augmenter la dette publique. Ce qui permettra dès lors, au nom de la lutte contre la dette, d’imposer d’autres restrictions budgétaires et d’autres privatisations.

C’est donc un cercle sans fin qui conduit, étape après étape, au démantèlement de l’État. Nous nous rapprochons progressivement de ce qu’avaient envisagé certains auteurs américains des années 1970-1980 — davantage des idéologues que des philosophes — lorsqu’ils parlaient d’anarcho-capitalisme ou de minarchisme. La situation actuelle n’est pas identique, mais elle s’inscrit dans la même direction. Nous allons vers un marché sans arche, c’est-à-dire sans principe de commandement : un marché anarchique, livré à lui-même, où le capitalisme dispose des mains libres.

Et l’on n’a pas l’habitude d’identifier ce phénomène comme un anarchisme, parce qu’il s’agit en réalité d’un anarchisme de droite. Dans cette conception, l’homme est défini comme libre parce qu’il est propriétaire de lui-même, de son corps et de ses biens. Il est libre en tant que propriétaire, non parce que sa liberté aurait été historiquement construite, notamment sur le plan juridique. C’est une liberté naturelle, prépolitique, qui est ainsi valorisée.

Dès lors, toute tentative de protection juridique ou statutaire de l’individu est dénoncée comme de l’assistanat. Les droits sociaux les plus fondamentaux — sécurité sociale, retraite, assurance chômage — deviennent alors des cibles systématiques.

L’objectif proclamé consiste, selon les termes mêmes du dogme, à « libérer les forces vives de l’économie » afin de faire émerger un prétendu « ordre spontané du marché ». Mais ce que l’on voit apparaître aujourd’hui n’est nullement un ordre du marché. Ce qui se manifeste, au contraire, c’est un grand désordre marchand : une forme d’anarchisme capitaliste.

Dans ce cadre, le devenir de l’État apparaît plus clairement si l’on observe les États-Unis, où le processus est beaucoup plus avancé. On s’oriente vers une forme de minarchie, c’est-à-dire un État réduit à des prérogatives minimales.

Cette réalité contraste fortement avec les représentations médiatiques, nourries par les démonstrations tapageuses de Donald Trump brandissant l’État comme un outil phallique. En réalité, c’est l’inverse qui se produit : les prérogatives de l’État sont progressivement transférées au secteur privé, y compris les fonctions régaliennes les plus essentielles.

On peut parler d’une vaste délégation de service public. Les fonctions fondamentales de l’État — battre monnaie, prélever l’impôt, assurer l’ordre public — tendent à être externalisées.

La prolifération des cryptomonnaies concurrence déjà les monnaies nationales. L’assiette fiscale est continuellement renégociée, voire refusée, tandis que les grandes entreprises se délocalisent offshore ou dans les paradis fiscaux pour se soustraire à l’impôt.

Plus préoccupant encore, certaines technologies privées prétendent désormais organiser les fonctions de sécurité. Le système d’exploitation de données de Peter Thiel, Palantir Technologies, propose ainsi de nouveaux outils de gestion policière et militaire. Aux États-Unis, la sécurité nationale comme la sécurité urbaine s’appuient de plus en plus sur ces dispositifs tels que Palantir Gotham.

On le constate concrètement : des services de police de villes comme New York City ou Los Angeles utilisent déjà ces infrastructures, tandis que certaines branches de l’armée américaine (US Marines et US Air Force) y recourent également.

Il n’y a donc plus lieu de penser que l’État serait simplement hypertrophié. Ce n’est pas ce qui se produit. C’est pourquoi les notions de fascisme, de totalitarisme ou autres catégories héritées du XXe siècle peuvent éclairer partiellement la situation sans suffire à la saisir pleinement.

Bien sûr, des concepts comme « impérialisme », « fascisme » ou « totalitarisme » conservent une valeur analytique. Mais quelque chose d’autre est également en train d’émerger.

Cette nouveauté impose de ne pas plaquer mécaniquement les catégories du XXe siècle sur le stade actuel du capitalisme. Il existe des continuités évidentes, mais aussi des transformations qualitatives.

On peut commencer à les penser en observant que le monde dans lequel nous entrons ressemble à certains égards à l’anarcho-capitalisme. Celui-ci ne détruit pas seulement l’État : il dissout plus profondément les corps politiques eux-mêmes. Autrement dit, la capacité des peuples à s’organiser politiquement tend à voler en éclats.

Nous nous dirigeons ainsi vers ce que certains auteurs qualifient de système néoféodal : de grands surcorps s’établiraient au-dessus des États, redessineraient la carte de la souveraineté et privatiseraient la citoyenneté.

Pour l’heure, retenons que l’anarcho-capitalisme exerce une pression directe sur les corps politiques. L’espace public se trouve morcelé, découpé en parcelles privées, tandis que l’organisation politique commune se désagrège.

Dans le vide ainsi créé par la disparition des corps politiques, commencent à émerger de nouveaux corps postpolitiques, que l’on peut appeler des surcorps.

J’emprunte ce terme à Curtis Yarvin, qui évoque des « corporations souveraines ». L’expression permet de penser l’apparition d’entités de pouvoir inédites.

En première approximation, ces surcorps peuvent être décrits comme de grands blocs capitalistes formés lorsque les lois antitrust ont cessé d’être réellement appliquées. Ont alors émergé des méga-entreprises, ou mega-corporations, dont le trait marquant est qu’elles tendent désormais à « incorporer » des États.

Non seulement ces surcorps mettent la puissance législative des États à leur service — par exemple lorsque des lois sont façonnées sur mesure pour Uber ou Amazon — mais ils franchissent plus profondément la frontière entre public et privé en absorbant des fonctions étatiques elles-mêmes.

Il s’agit donc de méga-entreprises d’un nouveau type. Peter Thiel parle d’ailleurs volontiers de « nouveaux régimes ». Il faut entendre cette formule : ces entités sont gérées comme des entreprises, mais se pensent elles-mêmes comme souveraines. C’est ce qu’on a vu avec le Venezuela ou le Groenland sur un plan possible : dans la tête de Donald Trump, c’était l’incorporation d’un État.

Si l’on précise encore leur nature – et ce sera mon quatrième point, on voit que ces surcorps se constituent d’abord dans le cyberespace. Depuis une vingtaine d’années circule aux États-Unis la notion de network state, c’est-à-dire « d’État virtuel ».

Ce concept désigne un pouvoir qui se dessine en pointillé, d’abord de manière déterritorialisée : aire culturelle d’influence, dispositif de soft power, mais aussi puissance technologique. Les Big Tech tendent aujourd’hui à se déployer comme un véritable hard power, comparable par certains aspects à une puissance militaire, bien qu’anétatique.

Toutefois, aucun pouvoir ne demeure abstrait. Tout pouvoir cherche à prendre corps. C’est pourquoi ces entités tendent à s’allier à des États, voire à en absorber certains éléments.

Un surcorps peut ainsi être défini comme une corporation transnationale appelée, à un moment donné, à s’appuyer sur la puissance exécutive et législative d’un ou plusieurs États afin de s’incarner territorialement.

Un exemple de surcorps peut être trouvé dans la « pax silica » évoquée par Donald Trump en décembre 2025 : une paix du silicium destinée à sécuriser les chaînes d’approvisionnement de l’intelligence artificielle américaine. Au département d’État, Jacob Helberg parle ainsi d’« unir les pays qui accueillent les entreprises les plus avancées au monde afin de libérer le potentiel économique de la nouvelle ère de l’IA ».

Les États se voient donc assigner une nouvelle fonction : intégrer les surcorps et en assurer l’alimentation. Le Japon, la Corée du Sud, les Émirats arabes unis, Singapour, l’Australie, l’Inde ou encore le Royaume-Uni entrent ainsi dans cette organisation. Ils sont sommés de contribuer à l’extraction des terres rares, à l’approvisionnement énergétique, à la fabrication des semi-conducteurs et à la conception des langages artificiels nécessaires à l’expansion de l’IA américaine.

Ce qui se forge, à mon sens, ce sont donc des surcorps métapolitiques qui se déploient au-dessus des anciennes frontières des États-nations. Il s’agit bien d’une forme d’impérialisme, mais non d’un impérialisme strictement étatique. Il s’agit plutôt d’assurer l’expansion de surcorps post-étatiques, et plus profondément postpolitiques.

Ces surcorps – et ce sera mon cinquième point, portent en eux de manière inhérente et nécessaire, une dynamique de guerre. Ils sont en eux-mêmes une promesse de guerre. Pour des acteurs comme Peter Thiel, issus de la Silicon Valley, le principe de puissance ne réside plus dans les corps politiques, mais dans ces surcorps métapolitiques, alimentés par les richesses et le pouvoir effectif des Big Tech.

Mais pour réaliser ce nouveau régime, l’alliance avec un chef d’État demeure nécessaire. Seul l’État peut mettre à disposition des surcorps sa loi, son territoire national — car il faut une terre — et son armée pour en étendre les limites.

Nous entrons aujourd’hui dans une période de raréfaction accélérée des ressources naturelles. Pour alimenter continuellement les surcorps, il faudra donc aller chercher toutes les ressources disponibles. L’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, l’a dit au Sénat américain en appelant, et même en donnant l’ordre au Sénat d’augmenter le recours au nucléaire et l’extraction des énergies fossiles, au motif que l’IA en a besoin.

Sam Altman, à la tête d’OpenAI, a tenu un raisonnement similaire lors du sommet de l’intelligence artificielle en Inde, en février 2026. Il y expliquait que la consommation énergétique de l’IA représentait 1,5 % de la consommation énergétique mondiale en 2024, mais qu’elle devait augmenter de 15 % par an entre 2024 et 2030. Il en conclut qu’il faudra mobiliser « toute l’énergie possible ».

Il faudra donc préempter, accaparer — Arnaud Orain dirait « confisquer » — toute l’énergie disponible : nucléaire, fossile, mais aussi renouvelable. C’est cette nécessité d’alimenter l’expansion des surcorps qui constitue, à mon sens, la raison profonde de l’alliance objective avec les autocrates issus des urnes.

Le sénateur républicain Lindsey Graham l’a exprimé très clairement à propos de l’Iran, sur Fox News, le 8 mars, en expliquant qu’il s’agissait d’un « bon investissement ». À la chute du régime, disait-il, « on va faire des tonnes d’argent ». Il ajoutait qu’entre le Venezuela et l’Iran, les États-Unis pourraient mettre la main sur 31 % des ressources pétrolières mondiales.

Cela signifie que les surcorps ne portent pas seulement une promesse de guerre occasionnelle. Ils portent une promesse de guerre permanente. Il ne s’agit plus d’un casus belli précis, d’une cause ponctuelle qui déclenche la guerre, mais d’une tendance structurelle à la guerre. Il faut aller chercher les ressources naturelles nécessaires aujourd’hui, mais aussi celles dont on anticipe déjà le besoin futur pour alimenter l’expansion des surcorps.

Les modalités de cette guerre sont donc doubles. Il y a d’abord une guerre pour les ressources, dont les formes géopolitiques sont déjà visibles. Mais il y a aussi une guerre plus profonde, plus radicale : une guerre contre le reste de l’humanité.

Une surclasse transnationale est en train d’émerger. Elle se vit comme une classe de seigneurs face à des serfs. Cette surclasse d’hyper-riches veut réserver à une fraction de l’humanité l’accès au corps augmenté : un corps biologique couplé à la machine, doté d’une interface avec l’IA, à l’image de ce que propose déjà Musk avec sa puce Neuralink.

Depuis plusieurs décennies, les technoprophètes de la Silicon Valley, comme Ray Kurzweil, annoncent cette augmentation du corps pour une fraction de l’humanité, sur le modèle de l’augmentation du capital : il s’agirait désormais d’augmenter le corps.

Mais cette augmentation d’une fraction de l’humanité implique nécessairement l’apparition symétrique d’une humanité amputée. Pour faire émerger ce nouvel homme fantasmatique promu par le pan-libéralisme, il faudra mobiliser des ressources mondiales considérables. Si une humanité solvable accède à l’augmentation technologique, une humanité insolvable en sera nécessairement privée.

L’investissement du corps par la machine est ainsi sur le point de redéfinir les normes mêmes de l’humain. Il menace de faire voler en éclats l’unité de la forme humaine. Déjà, la séparation entre humanité solvable et humanité insolvable entame l’universalité de la forme humaine. Mais le processus va plus loin : ce sont les normes mêmes de l’humain qui sont en train d’être redéfinies.

Nous avons donc affaire à un projet radicalement antihumaniste. Le pan-libéralisme peut être décrit comme une idéologie programmatique ayant vocation à se réaliser. Il implique une tendance permanente, au sens hobbesien, à la guerre pour les ressources, et non de simples affrontements ponctuels. Mais il implique aussi une guerre idéologique pour le contrôle de la forme humaine.

Ces deux objectifs doivent être pensés ensemble. Et c’est contre eux qu’il faut s’élever et lutter.

Fabien Barontini : Je vous remercie. J’aperçois des applaudissements à l’écran. Je vais laisser un moment aux participants pour formuler leurs questions.

Je voulais d’abord vous remercier. Vous nous avez parlé d’une réalité complexe, tout en la rendant intelligible. Vous éclairez certains aspects nouveaux du monde avec beaucoup de clarté et une réelle simplicité d’exposition. C’est d’ailleurs la qualité de vos livres : ils développent des idées fortes avec un véritable souci pédagogique.

Le fait que vous enseigniez dans une classe préparatoire de proximité, en banlieue parisienne, n’y est sans doute pas étranger. Cela se sent dans votre manière de transmettre : vous rendez accessibles des questions difficiles. Je le dis très sincèrement. J’ai lu vos deux ouvrages, et ils sont remarquablement construits.

Je vais laisser la parole. Y a-t-il des questions ? Ce qui vient d’être exposé est dense ; je crois que beaucoup sont encore en train d’y réfléchir.

Question : pourriez-vous revenir sur le concept de surcorps ? Si j’ai bien compris, ce serait un bloc capitaliste transnational suffisamment puissant pour reléguer les États au rang d’organes secondaires de domination.

Caëla Gillespie : Oui, c’est cela. Le surcorps s’allie à des États et peut même en incorporer plusieurs. Si l’on regarde ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis, on voit un ou plusieurs surcorps en cours de formation qui absorbent des segments de l’État américain, mais aussi des États comme l’Argentine de Javier Milei ou le Salvador de Nayib Bukele. Ce sont des ensembles assez puissants pour croître en s’incorporant des États.

Nous n’avons donc pas affaire à de nouveaux États, mais à des surcorps métapolitiques. Leur but est de nier toute organisation politique autonome des peuples. Il s’agit d’en finir avec l’idée même du politique, c’est-à-dire avec la possibilité pour les peuples de s’organiser eux-mêmes sous l’égide de lois communes plutôt que sous celle de chefs.

C’est précisément ce que la surclasse des hyper-riches ne veut plus. Elle ne veut plus de l’aléa électoral. Elle ne veut plus que les peuples puissent croire à leur propre capacité d’organisation politique. Elle veut sécuriser des investissements de long terme et miser sur des dirigeants garantissant une continuité.

Pour comprendre pleinement les surcorps, il faut regarder du côté de l’idéologie portée par Curtis Yarvin, souvent présenté comme l’un des inspirateurs intellectuels du second mandat de Donald Trump, comme Steve Bannon le fut du premier.

Yarvin est, à mes yeux, plus inquiétant encore. Il développe une doctrine complexe, mais cohérente sur un point essentiel : l’objectif n’est pas seulement de conquérir l’appareil d’État. Il s’agit de fabriquer des surcorps et d’installer un ordre métapolitique.

Que dit-il, en substance ? Il affirme que la démocratie est une impasse historique, vouée à l’échec, et qu’il faudrait la dépasser vers une néomonarchie.

Cette néomonarchie — il revendique lui-même le caractère néoréactionnaire de sa pensée — consisterait à faire passer les peuples de la démocratie à une forme renouvelée de monarchie. Pour accomplir cette transition, il faudrait un « César ». Yarvin disait déjà, il y a plusieurs années, qu’il imaginait plusieurs figures possibles, parmi lesquelles Donald Trump.

Ce chef permettrait de sortir de l’impermanence électorale du pouvoir. Cela éclaire d’ailleurs les mises en scène récurrentes de Trump en roi, avec sceptre et couronne. Et cela explique aussi les slogans vus dans les manifestations américaines : « There is no king in the USA ».

Le projet vise bien à confisquer la citoyenneté pour transformer les citoyens en sujets.

Mais ce n’est que la première strate idéologique. La seconde consiste à dire que cette monarchie ne serait qu’une façade destinée à calmer les masses. Le véritable objectif serait de réduire les États. Yarvin parle de downsizing ou de right-sizing : réduire l’État à sa « bonne taille ».

Et cette bonne taille serait celle de l’État-entreprise ou de la cité-État sur le modèle de Singapour.

On irait alors vers ce qu’il nomme des corporate states : de petits États-entreprises, éventuellement très nombreux, dirigés par des monarques-PDG révocables devant les actionnaires.

Cette deuxième strate consiste donc à organiser le pouvoir réel sous forme entrepreneuriale.

La troisième strate est plus opaque encore. Yarvin imagine un niveau supérieur de pouvoir, discret, chargé de s’assurer que ces dirigeants locaux ne deviennent pas autonomes. Ils ne devraient donc pas contrôler les armes ultimes, notamment l’arsenal nucléaire.

Les codes, les clés des armes décisives seraient détenus non par les monarques-PDG, mais par des hommes de l’ombre, des « seigneurs Sith » — il emploie lui-même des références inspirées de la fantasy politique. Ces figures supérieures garderaient la main sur les dirigeants visibles et pourraient les révoquer.

On obtient ainsi une double confiscation de la citoyenneté. D’abord, les peuples cesseraient d’être citoyens pour redevenir sujets. Ensuite, le souverain visible lui-même dépendrait d’une oligarchie invisible, composée de détenteurs de capitaux.

Cette doctrine demeure confuse, malgré les prétentions théoriques anti-rousseauiste de Yarvin. Mais ce qui importe, c’est qu’on en retrouve des traces concrètes dans des documents comme le « 2025 Project ». On y voit l’idée que les États ont vocation à être démantelés ou réduits à des fonctions instrumentales.

Je précise qu’il ne s’agit pas pour moi de regretter l’État d’avant les années 1970, c’est-à-dire d’avant la grande subversion néolibérale. Il ne s’agit pas d’un projet nostalgique. Je dis simplement que l’État est en train d’être absorbé par quelque chose de nouveau dont nous ne mesurons pas encore toute la puissance : les surcorps.

Ce qui est grave également, c’est que cette idéologie, malgré ses incohérences, commence à produire ce qui n’avait pas eu lieu lors du premier mandat Trump : une cristallisation idéologique.

Et cela dépasse largement les États-Unis. Pourquoi ? Parce que l’idée selon laquelle la démocratie serait en faillite et devrait être remplacée progresse. L’idée qu’un projet néoréactionnaire pourrait résoudre les impasses du politique gagne du terrain.

Si l’on observe la France, on constate souvent un vote d’extrême droite motivé par une multitude de griefs dispersés, parfois minuscules, sans cohérence doctrinale. C’est un nuage de motifs.

Aux États-Unis, ce qui se forme est différent : une cristallisation idéologique autour de la néomonarchie blanche.

On y voit converger plusieurs familles de l’extrême-droite : l’alt-right suprémaciste, qui appellent de leur vœux une monarchie blanche, les conservateurs chrétiens et évangéliques, qui y lisent un ordre d’autorité divine, et les libertariens, qui y voient l’opportunité de réduire l’État à la minarchie et de transférer ses prérogatives au privé.

Il y a là une cohérence nouvelle. Et cette cohérence renforce l’extrême droite mondiale, parce qu’elle lui donne ce qui lui manquait : un récit structuré.

Des tendances auparavant éclatées deviennent des faisceaux idéologiques cohérents qui légitiment et confortent le vote d’extrême droite. C’est cela qui est préoccupant.-

Question : Je ne suis pas une grande oratrice, contrairement à vous. Mais face à cette anarchie capitaliste, à ces surcorps postpolitiques, à ce matérialisme post-étatique, la grande question est la suivante : quelle possibilité d’action reste-t-il aux peuples ?

Il y a en effet une confiscation de la citoyenneté. Comment faire comprendre aux gens que quelque chose de considérable est en train de se préparer ? Et surtout, quel chemin prendre ? Faut-il tenter de construire, en face, une sorte de surcorps révolutionnaire ? Nous n’avons plus les formes d’action habituelles. Les manifestations semblent inefficaces. Comment faire pour que les droits humains continuent d’exister politiquement ?

Caëla Gillespie : C’est une question riche et décisive. Vous n’êtes pas la première à me dire : créons un surcorps de gauche, un surcorps de lutte. Mais je ne crois ni que ce soit souhaitable, ni que ce soit réellement possible.

Le surcorps, tel que je l’entends, est structurellement lié aux technologies de commandement contemporaines. Il est articulé aux IA, aux infrastructures numériques, aux Big Tech. C’est une machine de guerre techno-capitaliste. On ne construit pas un contre-surcorps comme on construirait une organisation militante.

On peut en effet, au premier niveau, définir les surcorps comme de simples blocs capitalistes échappant aux législations antitrust. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est qu’ils prennent corps à travers un nouveau hard power : celui des Big Tech.

Ces entreprises constituent désormais une puissance quasi militaire : contrôle des flux, des données, des infrastructures, des communications, des représentations. Il y a là une forme de conquête.

Question : C’est ce que certains appellent le technofascisme ?

Caëla Gillespie : Oui. Des auteurs comme Yanis Varoufakis, Cédric Durand ou Asma Mhalla essaient chacun, avec leurs concepts propres de technofascisme ou de technoféodalisme, de penser ce basculement.

Ils perçoivent qu’un phénomène inédit est à l’œuvre, qui ne se laisse pas entièrement saisir par les catégories du XXe siècle — impérialisme, fascisme, totalitarisme — même si celles-ci conservent une utilité.

À mes yeux, les Big Tech sont la cristallisation technique de la superstructure pan-libérale. Elles condensent des croyances, des normes, des dispositifs de pouvoir nécessaires au fonctionnement du néolibéralisme tardif. Elles sont à la fois armature et arme.

C’est pourquoi il me semble illusoire de vouloir leur opposer un contre-surcorps symétrique.

Question : Ce que je voulais surtout demander, c’est : comment lutte-t-on ? Faut-il entrer sur leur terrain, celui de l’IA, des plateformes, de leurs outils ?

Caëla Gillespie : Je pense exactement l’inverse. Il faut repartir de ce qu’est un être humain. Cela peut sembler abstrait ou académique, mais c’est profondément concret.

Le pan-libéralisme repose sur deux grandes images idéologiques : le « nouvel homme » et le « nouveau monde ». C’est ce que j’ai essayé de montrer dans La manufacture de l’homme apolitique.

La force du régime actuel tient au fait qu’il colonise les imaginaires depuis plusieurs décennies en imposant une certaine figure de l’individu. Cet homme nouveau serait naturellement libre, spontanément autonome, sans dette envers l’histoire des luttes sociales, sans conscience des conquêtes collectives qui ont rendu possibles ses droits. C’est une liberté robinsonienne : l’individu seul sur son île.

On nous répète depuis cinquante ans que tel serait l’homme véritable. Et cette représentation détruit la capacité d’agir politiquement. Elle rend l’action collective impensable.

Le nouvel homme est un homme radicalement apolitique. Il croit que les individus naissent libres et égaux en droits sans qu’il faille construire ces droits, les défendre ou les conquérir. Cette fiction déréalise l’être humain.

Le second pilier est le « nouveau monde ». On a beaucoup entendu cette expression, notamment chez Emmanuel Macron. Le « nouveau monde » désigne un monde postpolitique : au-delà des conflits, au-delà des débats collectifs, au-delà des clivages. Un monde où seule la nécessité économique ferait loi. Autrement dit : une rationalité supérieure censée remplacer la décision démocratique.

Toute la force du régime actuel repose sur la répétition de ces deux images : le « nouvel homme » et le « nouveau monde ».

Ce que nous pouvons opposer à cela, c’est une reconstruction humaniste de l’homme là où le projet pan-libéral est radicalement anti-humaniste. Et cette reconstruction doit partir du corps. Car ce qu’est un homme aujourd’hui, concrètement, c’est un corps mis en péril. Un corps attaqué par le pan-libéralisme quand on détruit la couverture médicale. Un corps attaqué par le pan-libéralisme quand on retire les protections juridiques et sociales. Un corps attaqué par le pan-libéralisme quand l’accès à l’eau ou à l’alimentation devient précaire ou disparait.

Nous devenons tous, de plus en plus, ce corps vulnérable. Nous sommes aussi des corps exposés au dérèglement climatique, aux canicules, aux pollutions, aux catastrophes écologiques, aux tensions géopolitiques. Voilà ce que nous sommes réellement : des corps historiques, situés, vulnérables, plongés dans une biosphère déstabilisée par le capitalisme extractiviste et le pan-libéralisme.

Et c’est peut-être cela, paradoxalement, qui peut nous rassembler. C’est ce que les marocains de la GenZ 212 ont dit dans leur manifestations : « nous sommes des corps et nous voulons des hôpitaux plutôt que les stades promis à la FIFA 2030 ».

Nos luttes sont aujourd’hui fragmentées, dispersées, déstructurées. Mais leur dénominateur commun existe : la défense de conditions matérielles d’existence habitables. Nous sommes des corps dans un monde commun. C’est pourquoi la lutte redevient pensable.

On a longtemps répété qu’il était « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». Peut-être entrons-nous dans une période où l’inverse commence à devenir envisageable. Pourquoi ? Parce que les corps sont attaqués. Quand la violence devient charnelle, quotidienne, respirée, subie dans la chair, alors les peuples peuvent redevenir peuple.

Il faut peut-être reconstruire ce que j’appellerais un humanisme de combat, de survie. Non pas un humanisme abstrait, mais un humanisme fondé sur la défense des conditions de la vie humaine.

Le nouveau régime attaque précisément ce qu’il y a de plus concret : le corps. Il rêve d’un corps externalisé dans le métavers, fixé derrière des écrans, piloté par des interfaces. Curtis Yarvin a même écrit que, si certains groupes sociaux, notamment les noirs américains, résistaient au projet néoréactionnaire, on pourrait les neutraliser en les « collant devant un écran avec un flux continu de réalité virtuelle ». Il faut prendre au sérieux ce type d’énoncés.

Ce qui fait peur au pouvoir, ce sont les corps qui redescendent dans la rue. Ce sont les corps qui sortent des écrans.

Oui, les partis de gauche recrutent moins. Oui, les syndicats sont affaiblis. Oui, les formes traditionnelles de mobilisation sont en crise. Mais nous sommes peut-être à un moment charnière où reprendre corps va redevenir nécessaire. Parce que les causes de la déflagration écologique et sociale deviennent visibles et qu’on ne pourra plus fermer les yeux dessus.

Question : Est-ce qu’il faut attendre cette déflagration ? Quelqu’un a demandé la parole.

Caëla Gillespie : On peut toujours fermer les yeux, continuer comme avant. C’est ce que j’appelle, dans mes deux livres, le syndrome de Pompéi. Nous ressemblons à un peuple installé sur les flancs du volcan : on sait que des éruptions ont déjà eu lieu, on voit les fumerolles qui commencent à asphyxier les troupeaux, et pourtant on reste là.

Cet attentisme passif, ce déni profond, finira nécessairement par voler en éclats dès lors que les corps seront directement touchés, lorsque la violence pénétrera sous la peau. Et cela a déjà commencé.

Les populations vivant à proximité des forêts qui brûlent, celles qui manquent d’eau, vivent déjà cette réalité dans leur chair. En Espagne, des habitants se mobilisent contre les data centers qui accaparent leurs ressources hydriques. La violence est déjà entrée dans les corps.

Il faut entendre ce que disent les Marocains : ils affirment qu’ils descendent dans la rue parce qu’ils sont des corps et qu’ils entendent vivre comme tels. Je pense que nous arriverons tous rapidement à ce stade. Nous sommes déjà dans un moment charnière.

Question : C’est un angle d’analyse très éclairant, y compris pour comprendre le macronisme, son origine et sa logique. Comme vous, je pense qu’on n’est pas à l’abris d’une bonne surprise : les révolutions n’ont jamais été prévues. Et la question du rapport au vivant, comme du rapport à nous-mêmes, me semble sans doute l’enjeu révolutionnaire majeur.

Mais quand vous parlez de surcorps et de ce qui se prépare, quelle différence faites-vous avec le complotisme ? J’ai cru percevoir dans vos propos l’idée d’une alliance objective : non pas un plan concerté à l’avance, mais une convergence d’intérêts produisant une cohérence d’ensemble. Est-ce bien cela ? Car il existe aussi le risque d’une lecture complotiste, selon laquelle trois ou quatre individus auraient tout pensé et dirigeraient le monde vers ces monarchies libérales.

Caëla Gillespie : C’est effectivement une question très importante. Il y a eu, autour de l’investiture de Donald Trump, un bal du couronnement organisé par Jack Posobiec. On y retrouvait à la fois l’extrême droite suprémaciste, plusieurs figures de la Big Tech et Peter Thiel.

Naomi Klein et Astra Taylor rapportent qu’à un moment, Peter Thiel aurait déclaré : « même si l’on montrait un complot sous les yeux de la gauche, elle n’y croirait pas ».

Nous faisons donc face à un double danger.

Le premier est celui du complotisme lui-même, récurrent, absolument nauséabond, fréquemment traversé par l’antisémitisme. Il prospère sur un besoin simpliste de donner du sens au réel. Chacun ne perçoit qu’une infime partie du réel et fantasme le reste. C’est une satisfaction intellectuelle pauvre, mais séduisante. Ce complotisme détruit le rapport au savoir et invalide toute tentative sérieuse d’analyse.

Ce que je propose dans mes livres relève non d’un complot imaginaire, mais d’une hypothèse interprétative. Une hypothèse est falsifiable : elle peut être discutée, réfutée, contredite. C’est le propre du travail intellectuel, notamment en sciences humaines, que d’offrir des interprétations et de les ouvrir à la réfutation. J’espère bien d’ailleurs pouvoir être contredite.

Mais la formation des surcorps n’est pas seulement un objet d’analyse : elle est aussi explicitement énoncée. Peter Thiel ne cesse d’en parler. Sam Altman, Mark Zuckerberg et d’autres expriment ouvertement l’idée que les États doivent être domptés, adaptés à de nouvelles fonctions, subordonnés à des rationalités économiques et technologiques supérieures. Je mentionnais tout à l’heure Bernard Arnault, notre petit seigneur local qui dit lui aussi ce type de choses à sa manière.

L’idée selon laquelle une rationalité postpolitique devrait s’imposer aux peuples est formulée ouvertement, publiquement et constamment. Je rappelais récemment cette phrase de Warren Buffett sur CNN en 2005 : « Il y a bien une guerre des classes, mais c’est ma classe, celle des riches, qui est en train de la gagner. » Tout cela est dit à ciel ouvert.

Il y a vingt ans, une grande partie de ces discours demeuraient indicibles. Aujourd’hui, il suffit de tendre l’oreille pour les entendre.

Jean-François Copé aspirait naguère à une droite décomplexée. Aujourd’hui nous avons une extrême-droite transnationale radicalement décomplexée. Lorsque Donald Trump dit vouloir faire de Gaza une nouvelle riviera, il dit publiquement « j’achète cette terre et les homme qui sont dessus ». Le problème est peut-être moins qu’ils se cachent, que notre refus de les entendre.

D’un côté, donc, les complotismes délirants qui cherchent de manière infantile à faire sens. De l’autre, un déni de réalité très profond, qui nous affecte tous.

Nous oscillons entre sentiment d’impuissance et refus de voir.

Le complotisme prospérera nécessairement dans une telle situation. Mais il faut tenir une ligne de crête : s’informer, écouter ce qui se dit réellement, croiser les discours, tenter de produire une image cohérente de ce qui se prépare. C’est ce que peuvent encore apporter les sciences humaines : un peu de clarté.

Il faut toutefois distinguer ce qui est rêvé par les idéologues de la Silicon Valley ou les néoréactionnaires comme Curtis Yarvin, et ce qui advient effectivement. Entre la prophétie qu’ils énoncent et le réel historique, il y a encore une variable décisive : nous. Il y a les peuples. Nous conservons, et peut-être de plus en plus, la capacité d’infléchir cette trajectoire.

Ce qui est professé par un Ray Kurzweil ou d’autres n’est pas nécessairement l’avenir réel. Ce n’est qu’un avenir projeté. Si nous savons unir nos luttes, nous pouvons encore le dévier.

Question : Je me demande à quel moment vous situez la bascule entre la réalisation de ce projet antihumaniste, son accomplissement, et le moment où pourraient apparaître les contradictions que vous évoquez entre l’autocratie de seigneurs non élus et des démocraties électoralistes fossilisées, dépolitisées.

Sommes-nous déjà à ce moment-là, ou avons-nous encore une capacité d’action ? Car pour reprendre corps, pour redéfinir une vision de l’humain et de l’humanité, encore faut-il être capables de lutter contre la colonisation extrêmement puissante de nos imaginaires. Nous sommes profondément imprégnés idéologiquement. Vous parlez d’ailleurs de cette imprégnation qui nous mène vers les lumières obscures. Où situez-vous ce moment ?

Je suis peut-être pessimiste, mais j’ai le sentiment qu’il y a un immense travail de redéfinition du commun à accomplir. Vous parlez d’une dénomination commune des luttes. En sommes-nous vraiment là ? Sommes-nous au moment de ce qu’on a appelé la convergence des luttes — que je préférerais nommer articulation des luttes ? J’ai plutôt l’impression que nous sommes encore à ce stade : celui d’une possible articulation.

Caëla Gillespie : Ce que l’on ressent, notamment en France, où l’on pressent lourdement l’échéance de 2027, c’est que nous allons vers la déflagration. La pression anarcho-capitaliste n’est pas encore à son maximum. Nous sommes donc bien dans un moment de défaite du politique, au sens le plus profond du terme.

J’entends votre pessimisme. Moi-même, selon les matins, je penche tantôt vers le pessimisme le plus sombre, tantôt vers un certain enthousiasme. Je crois que beaucoup d’entre nous oscillent ainsi.

Ce qui m’a frappée dans votre question, c’est le mot contradiction. Car je pense que le nouveau régime porte en lui des contradictions internes. Deux principales me semblent discernables.

La première apparaît dans le divorce entre Elon Musk et Donald Trump. Il existe des tensions à l’intérieur même de l’alliance. Les deux pôles de cette alliance ne veulent pas nécessairement la même chose. Et il est peu probable que des autocrates comme Trump, Javier Milei ou Viktor Orbán se laissent incorporer totalement dans les surcorps.

Il y a donc une tension interne qui peut nous être favorable, parce qu’elle promet des aléas, peut-être des ruptures, peut-être des défaites de cette alliance.

La seconde contradiction, plus favorable encore bien qu’elle produise de grandes souffrances, tient au fait que le pan-libéralisme ne peut continuer à s’étendre qu’en détruisant les corps d’une partie de l’humanité insolvable. Nous sommes concernés. Dans les sociétés dites de démocratie libérale, une partie de chaque peuple — américain, français, et d’autres — appartient déjà à ces corps menacés, attaqués, rendus superflus. Nous sommes donc à un moment qui risque de nous contraindre rapidement à lutter.

Je serais incapable de dater historiquement ce basculement. Mais je pense que la contradiction fondamentale du pan-libéralisme est la suivante : lorsqu’il pousse sa logique jusqu’au bout et qu’il commence à attaquer directement les corps, les corps se rebiffent. Les corps veulent vivre.

Le terme ultime de la violence pan-libérale, c’est l’attaque du corps. Et lorsqu’il en arrive là, nous disons non, parce que nous voulons vivre, au sens le plus élémentaire. Nous sommes des corps qui cherchent à persévérer dans l’être.

Il existe donc une limite possible à l’expansion de ce régime. On parle souvent des limites matérielles : ressources finies, absence de planète B, impossibilité d’une prédation infinie. C’est une première contradiction objective.

Mais il en existe une autre : lorsque la violence étreint les corps, les corps retournent dans la rue. Les corps refont lutte. Ce qui paraissait inimaginable depuis des décennies – des luttes communes, peut redevenir pensable.

Je pense notamment à ce qu’on pourrait appeler un cosmopolitisme politique : des lois capables de desserrer l’emprise économique du pan-libéralisme. Cela semblait impensable depuis longtemps, mais pourrait redevenir imaginable. C’est précisément ce qui inquiète Peter Thiel. Je l’écoute beaucoup, car il dit souvent malgré lui des choses importantes. Il répète que ce que craignent les surcorps, c’est ce qu’il appelle un « totalitarisme écologique ». Autrement dit, pour nous, des lois mondiales, un cosmopolitisme démocratique.

Les seigneurs du nouveau monde redoutent le moment où le vivant se rebiffera, car ils y voient la limite de leur expansion. Et je pense qu’ils ont raison sur ce point.

Pour répondre plus directement à votre question : nous sommes au point de bascule, au moment où les corps sont attaqués.

Au Royaume-Uni, il n’y a plus assez d’hôpitaux. Certaines personnes attendent six mois pour une opération de l’appendicite. Je le sais aussi parce qu’une partie de ma famille est anglaise.

En France, cela commence également. Des gens n’ont plus un accès normal à l’école, à la médecine. Les déserts médicaux et scolaires se multiplient.

L’attaque radicale du corps a déjà commencé.

Bien sûr, lutter — et plus encore lutter ensemble — demeure difficilement imaginable. Mais ce n’est pas inimaginable parce que ce serait impossible ; c’est inimaginable parce qu’on nous a sommés, depuis cinquante ans, de croire que cela l’était.

Le soft power du pan-libéralisme a fabriqué cette croyance, à travers des images-sources comme le « nouveau monde » ou le « nouvel homme ».

On parle depuis longtemps de « conformisme volontaire ». Il faut produire ce conformisme.

Question : Vous appelez cela la fabrique de la passivité.

Caëla Gillespie : Oui. La fabrique de la passivité. C’est aussi le syndrome de Pompéi. Mais nous n’y sommes pas arrivés seuls. Nous sommes le résultat de cinquante ans de fabrication de l’homme apolitique.

Ce n’est pas librement que nous quittons les partis, les syndicats, l’action politique. Ce n’est pas un choix purement individuel. C’est le produit historique d’une production collective de l’homme apolitique dans les démocraties dites libérales. Une manufacture, au sens premier du terme : un véritable usinage. L’homme que nous sommes collectivement aujourd’hui en est le produit fini.

Mais ce qui a été historiquement fabriqué peut être historiquement défait. Nous ne sommes pas passifs par nature. Nous n’aimons pas spontanément l’inaction. Nous avons été produits pour la passivité.

Question : Oui, mais pour le moment, dans l’actualité immédiate, tout ce que vous décrivez nous jette plutôt, en France, dans les bras du Rassemblement national. C’est aussi cela, la difficulté du moment. Nous n’en sommes pas encore à une dénomination commune des luttes, ni à la désignation claire des objectifs pan-libéralistes.

J’essayais de comprendre à quel endroit apparaissent les contradictions internes, entre différentes branches, différents moments. Par exemple, la négociation de Donald Trump avec l’Iran actuellement, qu’est-ce que cela représente dans votre schéma ? Est-ce le signe d’une divergence de fond entre intérêts contradictoires ? Ou bien entre la Bourse et Trump ?

Caëla Gillespie : Cela pourrait aussi être le symptôme du fait que Trump a simplement agi de manière irrationnelle au regard du détroit d’Ormuz, puis qu’il recule. Je ne suis pas certaine qu’il recule sous la pression de Wall Street, si telle est votre question. Cela pourrait aussi traduire une contradiction interne de l’alliance. Ce serait souhaitable.

Je pense que nous toucherons peut-être bientôt le fond de la piscine, en 2027. Mais je constate aussi, chaque année, avec mes étudiants, qu’il existe une soif d’agir qui ne trouve pas à se déployer. Cette soif est là. Et elle grandit.

Il nous revient donc, collectivement, d’orienter cette énergie. Quand je dis « nous », je parle de toutes les perspectives particulières capables de se croiser, de former un tissu de résistance, puis peut-être, rapidement, de produire des propositions communes pour orienter les luttes.

Ce n’est pas un optimisme béat qui me conduit à le dire. C’est simplement que la violence commence désormais à s’exercer à l’intérieur et sous la peau. Nous n’avons plus vraiment le choix.

Je crois que ce que j’appelle un humanisme de survie peut émerger au moment où l’on atteint ce qui constitue la trame même de la vie humaine : nos corps. Et ce moment est déjà là.

Si l’on regarde encore les prévisions météorologiques pour l’été, avec le phénomène El Niño, nous voyons bien où nous en sommes concrètement.

Par ailleurs, les jeunes étudiants que je rencontre chaque année n’ont qu’une envie : qu’on les aide à trouver un champ d’action. Ils en sont éloignés, car ils sont canalisés vers d’autres sphères : soit le champ prépolitique, souvent associatif, soit, plus encore, le nouveau monde de l’entreprise, qui les absorbe. Et cela se comprend : ils cherchent du travail, et la pyramide existante leur en propose.

Nous avons donc, je crois, quelque chose à offrir aux nouvelles générations, précisément parce que nous avons été davantage formés politiquement. Nous pouvons proposer une orientation, un champ d’action, un lieu où déployer cette soif de sens et cette soif d’agir.

2 réponses

  1. Avatar de HANNACHI
    HANNACHI

    Bonjour
    Tout à fait d’accord avec cette analyse du PAN LIBÉRALISME , mais arrêtez de déformer le mot d’anarchie et de libertaire qui sont le communisme libertaire non leniniste. Et pas n’importe quoi, responsabilité organisationnelle, autodiscipline, autogestion. Merc

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2 réflexions au sujet de “Entretien avec Caëla Gillespie : le néolibéralisme autoritaire, mutation et nouveaux défis”

  1. Bonjour
    Tout à fait d’accord avec cette analyse du PAN LIBÉRALISME , mais arrêtez de déformer le mot d’anarchie et de libertaire qui sont le communisme libertaire non leniniste. Et pas n’importe quoi, responsabilité organisationnelle, autodiscipline, autogestion. Merc

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