Contribution

Quel rassemblement, avec quelles forces de gauche ?

Dans un texte que j’avais publié en février 2025, je plaidais pour la construction d’un rassemblement de toutes les forces de gauche capable de faire front,« de la rue aux urnes »  à la droite et l’extrême droite. J’affirmais que ce rassemblement n’avait de sens que s’il associait des forces partisanes (partis et mouvements) et d’autres qui ne le sont pas (syndicats et associations).

Je me propose de revenir en deux parties distinctes sur cette conception du rassemblement. Une première partie portera sur les forces partisanes, gauche de rupture et gauche réformiste. Je soutiendrai la thèse selon laquelle le clivage historique entre ces deux gauches est en voie d’être assuré respectivement par les insoumis et les écologistes, prenant ainsi la relève des communistes et des socialistes. Dans une deuxième partie, je plaiderai à nouveau pour un rassemblement, de la rue aux urnes, incluant partis, mouvements, syndicats et associations.

Partie I – GAUCHE DE RUPTURE ET GAUCHE RÉFORMISTE

Je me dois de rectifier mon texte de février 2025 pour tenir compte des reclassements des partis de gauche qui s’étaient alliés en juin 2024 au sein du NFP (pour l’essentiel, LFI, PCF, Les Écologistes, PS et quelques autres moins marquants, hormis le NPA et Place Publique). Comme il en a toujours été à gauche, j’y reviendrai, ces partis se partageaient entre ceux acquis à la rupture avec le capitalisme et ceux tenants de son aménagement pour remédier à ses aspects les plus brutaux. La terminologie qui prévaut aujourd’hui est de désigner les premiers comme relevant de la « gauche de rupture » et les deuxièmes de la « gauche réformiste ».

Clivage rupture/réformisme : à l’origine communistes/socialistes

Dès l’émergence du mouvement ouvrier au cours la deuxième moitié du 19ème, deux courants se sont affrontés, le révolutionnaire et le réformiste. Lorsque en 1905 se crée le parti socialiste en tant que section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), les deux courants y coexistent. Quinze ans plus tard, au congrès de Tours de 1920, ils se séparent avec le ralliement de la majorité à la révolution bolchevique de 1917 et son adhésion à l’Internationale communiste (Komintern). Sous la tutelle de cette dernière est créé une section française de l’IC (SFIC) qui prend le nom de Parti communiste français. Désormais le clivage entre révolutionnaires et réformistes va se traduire par une séparation doctrinale et organisationnelle entre, d’un côté les communistes (PCF) et de l’autre, les socialistes (SFIO). Cette séparation n’était pas un divorce. A plusieurs reprises les deux courants vont se rapprocher, s’allier et même songer à refusionner.

Un siècle plus tard, nous n’en sommes plus là, mais je soutiens que si le clivage rupture/réformisme demeure, ‘il n’est plus incarné par le couple PCF/PS.

Clivage rupture/réformisme : aujourd’hui, insoumis.es/écologistes

Je suis persuadé que le PS a définitivement achevé d’incarner le courant réformiste, social-démocrate, hérité de la SFIO. Les plus récentes péripéties politiques ont amplement montré que la tendance naturelle du PS à se compromettre avec la droite a atteint un point de non retour. Cette tendance a longtemps été contrecarrée du fait de la présence du PCF. Pour ce dernier, la rupture avec le capitalisme exigeait l’alliance des deux courants, alliance dans laquelle le courant révolutionnaire devait être dominant. Le rapport de domination a commencé à s’inverser à partir de la fin des années 1960, puis plus franchement au cours des années 70. Cette inversion a accompagné la baisse numérique des ouvriers au profit d’autres couches de salarié.es. Le reflux du mouvement ouvrier s’est traduit par une désouvrérisation du PCF et une notabilisation du PS. Le penchant social-libéral de ce dernier s’est accentué au fur et à mesure du déclin du PCF. Je suis persuadé que

tandis que le PS ne représente plus la version réformiste de la gauche, la version révolutionnaire n’est plus incarnée par le PCF. L’achèvement du rôle qu’il tenait historiquement ne préjuge pas s’il demeurera ou pas un parti révolutionnaire.

Si le clivage consubstantiel de la gauche française, rupture/réformisme n’est plus assuré par le couple PS/PCF, il n’a pas disparu pour autant. J’estime que c’est désormais LFI qui va assurer le rôle qui avait- été celui du PCF. Tout indique qu’il va le faire selon des modalités organisationnelles différentes, avec une culture politique différente, mais dans une perspective de dépassement du capitalisme. LFI ne se revendique pas de la visée communiste, en quoi selon moi il a tort, préférant parler d’un « nouveau collectivisme », mais ce n’est pas une raison de le suspecter de ne pas être anticapitaliste.Les ouvrages édités par l’Institut la Boètie, structure de recherche et de formation créée par LFI m’ont persuadé du contraire, notamment « Pour un nouveau communalisme : les communes au cœur de la révolution citoyenne » et « Nouveau peuple , nouvelle gauche ».

Si donc LFI est en voie d’incarner la gauche de rupture, quid de la gauche réformiste. J’avance l’hypothèse que c’est le parti des écologistes qui est le mieux placé pour jouer le rôle qui fut historiquement celui du PS. Si cette hypothèse devait se confirmer, il va de soi que le PS ne serait plus partie prenante d’une stratégie impliquant l’alliance à gauche et que l’accuser de trahison chaque fois qu’il s’acoquine avec la droite n’aurait plus aucun sens.

Partie II « DE LA RUE AUX URNES » : PARTIS, SYNDICATS, MOUVEMENTS, ASSOCIATIONS

SYNDICATS : LA CHARTES D’AMIENS N’EST PLUS DE MISE

Mon propos ne concerne que les syndicats de transformation sociale, ceux qui, plus ou moins explicitement, rejette le capitalisme : CGT, FSU, Solidaires. Confédération paysanne, CNT.

Le rôle de ces syndicats est essentiel pour deux raisons. La première est que, même si désyndicalisation, amorcée dès la fin des années 1970, a durablement affecté le mouvement syndical, leurs nombres d’adhérent.es restent significatifs. La deuxième raison est fondamentale. Les syndicats (de transformation sociale) sont au cœur de la lutte des classes. Les mouvements revendicatifs relèvent de l’opposition entre les exploiteurs capitalistes et les travailleur.ses exploité.es

Les partis politiques de gauche, spécialement ceux de la gauche de rupture, soutiennent ces mouvements revendicatifs animés en toute indépendance par les syndicats. Aujourd’hui, ces derniers sont très sourcilleux sur cette indépendance craignant d’être instrumentalisés par les partis politiques. L’histoire n’en manque pas d’exemples. Pendant des décennies, conformément aux préceptes staliniens du marxisme-léninisme, la CGT était liée organiquement au PCF. Un lien de même nature a existé entre FO et le PS. L’histoire de l’UNEF a été une succession d’instrumentalisations croisées par ces deux partis de gauche.

Pour se prémunir contre une éventuelle instrumentalisation, la Chartes d’Amiens de 1906 est régulièrement convoquée. L’interprétation la plus courant serait qu’elle ferait du partage des rôles entre partis et syndicats le principe de l’indépendance. Aux partis, la conquête du pouvoir d’État par la propagande et les élections, aux syndicats, la défense des travailleur par l’action revendicative et la grève. Mais, cette interprétation est incorrecte. La Charte énonce la « double besogne quotidienne et d’avenir » qui vise à articuler les objectifs revendicatifs, tout en œuvrant à la transformation non capitaliste de la société. C’est un point crucial : la Chartes d’Amiens décrète l’autonomie des syndicats par rapport aux partis et prétend que le combat pour la transformation sociale serait l’apanage exclusif des syndicats. De sorte qu’en occultant les partis, elle rejette la conquête du pouvoir par les urnes au profit d’une conquête par la grève générale.

Cela fait bien longtemps que les principales centrales syndicales, réformistes ou pas, (peut être à l’exception des courants anarchistes) ont renoncé à cette illusion. Mais elles continuent à faire de la Chartes d’Amiens le principe inaltérable de leur indépendance. Elles refusent que les partis puissent se mêler de l’action syndicale, tout en ne se dispensant pas de juger de l’action des partis. Evidemment, cette « indépendance » exclue toute possibilité pour les syndicats de transformation sociale de participer, à part entière, à des rassemblements dont l’objectif serait de présenter des candidat.es à des élections.

MOUVEMENTS ET ASSOCIATIONS :ACTIVISME ET THÉORISATION

Mon propos ne concerne que la partie, relativement étendue, du mouvement associatif qui conteste, plus ou mois explicitement, les fondements de la société capitaliste. On y trouve des associations féministes; écologistes, antiracistes, anti homophobes, qui luttent sur des thématiques sectorielles. Cette spécialisation les pousse à actualiser en permanence leurs argumentaires et, pour ce faire, à se référer à des travaux en sciences sociales, humaines et politiques. De ce pont de vue, les associations féministes sont en pointe pour faire appel aux résultats des recherches sur la domination de genre, le masculinisme, le patriarcat. En revanche, cette sectorisation entraîne deux conséquences fâcheuses. :D’une part, chaque secteur thématique a tendance à considérer sa lutte comme prépondérante. D’autre part, en affirmant sa prééminence chaque secteur a tendance à sous estimer les secteurs voisins. En quelque sorte, ce serait « la domination contre laquelle nous luttons est prioritaire devant toutes les autres, en particulier celle de la domination de classe » Du côté syndical on est pas en reste : : « La domination de classe surplombe toutes les autres. En y mettant fin, nous mettrons fin à toutes les autres »

RÉFLEXION, DÉLIBÉRATION, ACTION, ÉLECTIONS

Ces incompréhensions, voire ces ostracismes, font énormément de torts. Encore que dans la dernière période on a pu noter les prémices de convergences. Le problème c’est que cela se fait souvent au prix d’occultations et de compromis, alors que des questions essentielles méritent d’être débattues publiquement, ne serait-ce que pour laisser les militant.es juges des arguments des uns et des autres. C’est au contraire par l’échange et la confrontation que pourraient être levés les malentendus et cernées les divergences. Un rassemblement pérenne des organisations qui luttent contre les dominations pourrait être l’espace pour faire ce travail. En retour, ces débats favoriseraient la confiance mutuelle et la jonction de toutes les luttes. Au surplus, dans cette espace pourraient s’y concevoir des stratégies de lutte fondées sur l’idée que toutes les dominations de classe, de genre, de race, d’orientation sexuelle, s’entrecroisent, se combinent , ce que l’on appelle l’intersectionnalité. A ces dominations s’ajoute la domination anthropologique sur le vivant animal et végétal.

ENSEMBLE DE LA RUE AUX URNES

Mais la création d’un tel rassemblement ne suffirait pas pour rompre avec cette tradition désuète qui voudrait qu’il y a d’un côté « la rue’ » et de l’autre « les urnes » En quelque sorte : « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées ». Un rassemblement de gauche, ainsi que je le conçois, devrait allier les luttes et les élections. A ma connaissance l’unique exemple de ce type est celui né au printemps 1935 en vue des élections législatives d’avril-mai 36. Une centaine d’organisations syndicales, politiques et associatives de gauche s’étaient regroupées pour créer une structure dénommée « Rassemblement populaire ». Elles s’étaient dotées d’un programme commun et avaient collectivement présenté les candidats du Front populaire. Ce rassemblement n’a eu d’équivalent, ni en 45, certainement pas en 68, ni dans les années 70 au moment du Programme commun. Au cours de ces périodes, et encore après, des syndicats et des associations ont pu appeler à soutenir le programme des candidat.es présenté.es par une coalition de partis politiques de gauche, et appeler à voter pour elles et eux, mais ils n’ont jamais pris part directement à une séquence électorale en son entier. Voilà selon moi ce qu’il ne faut plus faire.

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